A la seconde reprise, la comtesse Schœnborn fut légèrement blessée au sein droit et la comtesse Kinsky à l'avant-bras droit.
Motif de la rencontre: la moustache d'or mousseux d'un bel officier de la garde impériale.
Retroussons donc la nôtre, messieurs, et un hip, hip, hurrah! pour la vie viennoise.
Je sais bien que la vie parisienne avait eu, le précédent automne, son duel de femmes, dans la rencontre au bois de Meudon des demoiselles Juliette Kessler et Anna Debry; mais si charmantes que fussent les combattantes du 10 octobre 1888, elles ne pouvaient pas, néanmoins, se réclamer tout à fait du fameux duel poudré de mesdames de Nesles et de Polignac, lesquelles étaient de chez d'Hozier et non de chez Peters.
Si entichés que nous soyons aujourd'hui des mœurs du dix-huitième siècle, nous ne pouvions pas confondre ainsi de gaieté de cœur un écho du baron de Vaux avec une anecdote de Mme de Créquy; et les belles Clorindes du bois de Meudon étaient, au su et au vu de la galerie, beaucoup trop Cythère pour ne pas être un peu Réclame aussi. En mettant flamberge au vent et en allant jusqu'à se fendre et se pourfendre pour repêcher du bout de l'épée le cœur d'un amant, Mlles Kessler et Debry ne pouvaient ignorer qu'une petite rencontre sur le pré ne nuirait pas à leur prestige de jolies filles et à leur réputation de vaillantes dans l'Armée de Cythère; ces coups d'estoc et de taille devaient attirer forcément l'attention de la clientèle. De plus, la vérité nous force à dire que l'amoureux si chaudement disputé par nos guerrières parisiennes était quelque peu millionnaire: fils d'un riche banquier du boulevard Haussmann, il personnifiait pour la blonde et la brune attachées à ses pas, l'amour, le superflu, et l'argent, le nécessaire.
C'était plus qu'une affaire de cœur, une question de vie et de mort, que vidaient à Meudon nos belliqueuses beautés.
A Ischl, ce fut tout autre chose.
C'est pour les seuls beaux yeux d'un svelte officier, à taille de guêpe et aux muscles d'acier, que ferraillaient les blondes escrimeuses de Vienne!
A Ischl, à quelques pas même de la retraite où une veuve royale, l'archiduchesse Stéphanie elle-même essayait de distraire son chagrin et son deuil en exerçant son réel talent de peintresse à illustrer de sa main l'ouvrage alors en préparation à la cour impériale sur la vie du héros de Meyerling: l'archiduc Rodolphe.
Le duel féminin d'Ischl, le double suicide de Meyerling, et dans les deux drames d'amour éclatant à sept mois de distance, des coins de nudité de femme, de frêles chairs blanches et nacrées trouées de rouge par le revolver ou déchirées sous la pointe acérée de l'épée de combat!