Au vent qui lui vient de la mer!

Samedi 28 janvier.—Théâtre Sarah Bernhardt, la Tosca. La Tosca! la pièce de Sardou qui fut la plus malmenée par la Presse: une pantomime, écrivait Francisque Sarcey; du sadisme, prétendit Jules Lemaître en protestation contre les horreurs du troisième acte, ce fameux acte de la torture, que ne put supporter la sensibilité de mademoiselle Brandès. Il y a plus de onze ans de tout cela, et personne n’a encore oublié le sensationnel évanouissement de la jolie pensionnaire des Français, à la vue de Mario rentrant en scène avec du sang aux tempes; pâmoison d’autant plus touchante, que la jeune actrice, experte en l’art de manier le rouge et le blanc de théâtre, ne pouvait se méprendre sur les plaies de M. Dumény et que sa pâleur, son abandon et sa défaillance furent tout à l’éloge des dons d’émotion de M. Sardou, qui négligea pourtant de lui confier un rôle.

Traité de fait-divers par les uns et de truquage par les autres, le drame de la Tosca n’en fit pas moins salle comble, ce fut un nouveau et colossal succès à l’actif d’un auteur qui déjà ne les comptait plus; tout Paris voulut y frissonner d’angoisse et de terreur. L’habile, qu’est M. Sardou, avait choisi pour son intrigue un cadre si savamment troublant! On pouvait si bien se croire au milieu d’une scène de la Terreur, dans ce coin d’Italie corrompue et sombre avec le grand nom de Bonaparte claironnant à la cantonade et précipitant les événements! Le baron Scarpia, marchandant à la Tosca sa complaisance et la vie de son amant, faisait songer aux Fouquier-Tinville et aux Carrier de Nantes; la Révolution française avait dû voir de semblables horreurs, des femmes, des filles de ci-devant dans la longue robe blanche à taille courte de madame Sarah Bernhardt, se traînant, les matins mêmes d’exécution, aux pieds des égorgeurs d’aristocrates et rachetant, pantelantes et à demi-violées, la vie d’un père ou d’un mari déjà monté dans la fatale charrette, et cela par des baisers enragés de luxure, où l’amour devait avoir le goût du sang.

C’est cette atmosphère de libertinage, d’agonie et de sadisme, qui fit accourir tout Paris frémissant; et puis il y eut les côtés bibelots, l’art des reconstitutions, dans lequel M. Sardou est passé maître; le Debucourt du premier acte avec Sarah en fourreau de mousseline de soie rose et sa gerbe de fleurs sous le bras, Sarah et son chapeau Directoire, en feutre vert grenouille, sa touffe de plumes et son écharpe verte! Et puis, après le Debucourt, il y eut un Worms, l’acte du palais Farnèse, le Worms du Luxembourg, le Worms des femmes Empire en fourreau de satin blanc, ceinturées d’orfèvrerie, les bras nus gantés plus haut que la saignée, et le front bas diadème de perles; le Worms des soirées de musique dans des intérieurs somptueux et froids de palais romains pavés, dallés, comme mouillés, de marbre, et puis il y eut la Sarah de ce deuxième acte, la Sarah en fourreau de satin glacé, coiffée de laurier d’émail comme une muse de la Malmaison, et sa fameuse révérence au moment d’entonner la fameuse cantate, la révérence à jarrets pliés, qu’on eût dite enseignée par Vestris tant elle courbait majestueusement la Tosca devant Sa Majesté Caroline de Naples, la révérence demeurée légendaire avec le frétillement d’un coquin de petit pied pointant au bas de la robe, un pied cérémonieux et moqueur, solennel et impatient, vif et joli comme un bec d’oiseau.

Et puis, il y eut la pièce et il y eut, longue, harmonieuse, presque nue sous les plis droits et serrés de la draperie antique, mais d’une nudité chaste, une nudité de nymphe grecque ou d’archange de Botticelli, il y eut la Sarah des autres actes, c’est-à-dire la tragédie elle-même, la grandeur et la noblesse de la ligne et de l’attitude, l’âme devenue soudain tangible et visible dans la simplicité d’un bas-relief d’Egine et la volupté d’un Prud’hon. Or, cette Tosca, je ne l’avais pas retrouvée depuis, même aux reprises de la Renaissance. Etait-ce le cadre trop étroit? le souvenir du théâtre de Donnay flottant dans l’air, le scepticisme de M. Guitry demeuré dans la salle, mais le drame de Sardou m’y avait paru étouffé, étriqué, la Tosca semblait y retenir ses gestes de peur d’y crever les décors.

Je retrouve aujourd’hui ma vision première, et quand, dans sa robe blanche de victime, la Tosca, qu’un monstre de luxure vient de torturer durant les douze heures d’une longue nuit, s’empare lentement du couteau qu’elle vient de découvrir sur la nappe, quand l’homme enfin frappé, elle s’avance pâle et triste et si calme dans la lueur des deux flambeaux élevés au bout de ses bras, pour les déposer de chaque côté du cadavre, j’ai retrouvé la Tosca d’il y a onze ans et j’ai pensé que madame Sarah Bernhardt était ici dans son cadre, que ses gestes n’y crevaient plus le décor, qu’elle pouvait tout oser avec un Scarpia enfin digne d’elle; que M. Calmettes est plus qu’un acteur de comédie; que madame Sarah Bernhardt est dans son élément dans le grand drame, qu’elle est, avant tout, la femme du costume, de l’épopée, du rêve et de l’au-delà de l’espace et du temps, et que son théâtre mérite enfin son nom, le théâtre Sarah-Bernhardt.

Mercredi 1er février.—Au Luxembourg, dans la salle Charles Hayem. Un don royal, une offrande de quinze cent mille francs à deux millions que vient de faire à l’Etat le collectionneur du boulevard Malesherbes.

J’y retrouve les plus beaux Gustave Moreau de sa galerie, ces coruscantes et nostalgiques aquarelles où l’art du lapidaire semble lutter avec celui de l’émailleur pour sertir des conceptions de poète. Théogonies d’Orient et stupres des religions antiques, il y a là, fixés, que dis-je? burinés et en même temps sculptés dans des violets de sardoine et des bleus de lapis, le mystère et la philosophie des plus belles fables des vieux mondes. C’est Œdipe et le Sphinx et son attitude si étrangement inquiète d’éternel voyageur; le Jeune Homme et la Mort, et le léger enveloppement du voile de la déesse s’enroulant autour de l’éphèbe prédestiné. Au milieu des deux œuvres éclate et fourmille le tapis persan de la Péri; et puis, voici la merveille des merveilles, la fameuse aquarelle de l’Apparition, la Salomé dansant devant Hérode dans sa nudité cuirassée de joyaux, le geste fatidique de son bras tendu vers la tête décollée du prophète, et l’énigmatique et muette figure voilée du bourreau: figure sombre, comme tout l’Orient mystérieux de la Bible et que nous retrouvons dans une autre petite aquarelle voisine, comme dans toute cette architecture de splendeur et de rêve, empruntée on dirait à un prestigieux Saint-Marc: voûtes de porphyre, de métal et de jaspe sous lesquelles Gustave Moreau aime à asseoir la songerie accablée de ses rois; puis voici le Phaéton précipité dans la mer, entre la fureur du lion du Zodiaque et la gueule menaçante du serpent Python; enfin cet émail et ce prisme, l’Amour et les neuf Muses, et un tableautin on dirait du Vinci, un chef-d’œuvre, on croirait de l’école lombarde, une Descente de croix pleurée, par une Pieta, et puis d’autres encore, le camaïeu tendrement gris et blanc de la Plainte du poète et le plus beau peut-être à mon gré parmi tous ces dons, la Bethsabée sur la terrasse, admirable par la composition du jardin de ruines et de verdures dont s’entoure la femme d’Urie, frondaisons d’un vert sombre et pilastres rougeâtres d’une douceur de velours et d’un éclat de gemmes dans la sourde intensité de la couleur.

Un très beau portrait de M. Charles Hayem, signé Delaunay, et, lui faisant face, une toile magistrale représentant M. Franck,—M. Charles Hayem est le gendre de M. Franck,—le Franck de l’Institut, de la Kabbale et des Origines du peuple hébreu, sont là pour imposer à la foule ignorante le souvenir du donateur.

Samedi 4 février.—L’attirance des chefs-d’œuvre. Au Luxembourg, retourné là ou plutôt ramené par l’obsession des Gustave Moreau, admirés il y a trois jours. Il y a de l’envoûtement dans les œuvres de Gustave Moreau, et ce n’est pas par hasard que Fourcaut l’a appelé un maître sorcier. Retourné aussi pour voir le portrait de Verlaine, la peinture de Chantalat, qu’une Société de fervents du poète a presque imposé à l’Etat. Elle est vivante et sourit étrangement à travers une grisaille fauve empruntée à Carrière, la peinture de M. Chantalat; le côté faunesque et triste de l’auteur des Romances sans paroles et de Parallèlement y menace, y inquiète et y survit; on y voit, embusqué sous les paupières, ce terrible regard qui mûrissait les enfants; mais un autre portrait me sollicite d’un homme que j’ai bien plus connu, celui de M. d’Aurévilly.