Le d’Aurévilly de Lévy, le sensationnel portrait du Cercle des Mirlitons, il y a quatorze ans, celui dont le portraituré disait avec un grand geste d’insouciance hautaine: «Mes ennemis me reconnaissent... moi, pas.»

Sanglé dans une redingote à plis, une cravate noire bordée de dentelle d’or bouffant sous le col, M. d’Aurévilly lève haut un nez en bec d’aigle et crispe une bouche aux lèvres serrées et fines, ponctuée par les deux virgules d’une moustache teinte; le menton pointu mais volontaire, le regard dédaigneux, la narine retroussée et vibrante, tout cela est vu de bas en haut. Insolent, campé, busqué et musqué, M. d’Aurévilly plafonne, M. d’Aurévilly plastronne aussi, mais c’est le plastron d’un grand seigneur qui offre aux attaques sa poitrine toute grande et l’on attend la riposte prête à siffler en flèche de cette bouche tendue comme un arc le: «Je vous ai déjà donné hier», fastueusement reproché à Bourget qui, à l’avis de ce remueur d’idées, multipliait trop ses visites, ou bien le fameux: «Je n’ai rien à y mettre», répondu, à la porte de Gil Blas, par le piteux Nicolardot, congédié la veille et revenant humblement tendre la main.

Lundi 6 février.—Rue Broca, au diable vauvert, plus loin que le Panthéon et le Val de Grâce, dans le voisinage du boulevard de l’Hôpital et du marché aux chevaux, au centre même d’un quartier autrefois de crime et de misère, entre les rues de la Santé et Mouffetard, l’hôpital Broca, qui fut autrefois l’hospice de Lourcine. Lourcine! un nom presque sinistre dans les annales populaires; Lourcine, dont les salles jadis réservées aux vénériennes s’ouvrirent plus tard au dénuement des femmes du peuple en mal de grossesse et à la détresse des filles-mères; Lourcine, effroi des unes et refuge des autres; Lourcine, dont le nom cité à propos d’une femme évoquait une tare; Lourcine, où l’épidémie puerpérale était si notoirement en permanence, que les plus misérables préféraient le grabat de leur taudis à la propreté infectieuse de ses salles; Lourcine, enfin, où la Germinie Lacerteux de M. de Goncourt va échouer comme une bête à l’abattoir, après avoir donné à Jupillon l’argent économisé pour ses couches...

L’initiative et la persévérance opiniâtres, la volonté d’un homme de science et de pitié en ont fait, aujourd’hui, l’hôpital Broca, la maison de salut de la femme atteinte dans la source même de la vie, au plus intime de son être, une chaire pratiquante de gynécologie, une salle enseignante de chirurgie, où, tous les jours, les savants de la province et de l’étranger peuvent venir assister aux opérations du Maître de l’ovariotomie et apprendre de lui l’art de prolonger la vie à de pauvres êtres, que la médecine eût jadis condamnés irrémédiablement.

Ces opérations, il y a dix ans encore, seules les femmes de l’aristocratie et de la haute finance pouvaient en bénéficier; les soins minutieux d’antisepsie qu’elles réclament, les conditions de calme, de confortable et de bien-être nécessaires à la convalescence, la cure pour ainsi dire morale, indispensable pour mener à bien la guérison physique, le traitement de toute heure et de toute minute qu’exige, pour être menée à bien, une opération qui atteint aussi profondément l’être nerveux qu’est la femme, tout cet ensemble d’exigences imposait aux opérées des intérieurs ouatés, sinon de haut luxe, mais du moins de maisons de santé coûteuses, interdites aux petites bourses; et quand un cas de gynécologie se présentait dans les hôpitaux, les suites d’opérations se compliquaient trop souvent d’accidents fâcheux. Talent d’opérateur à part, il y avait là une question de milieu et d’atmosphère, et la femme de l’ouvrier, comme la petite rentière, atteintes dans l’intimité de leur être, étaient par cela même vouées fatalement à la mort; il y avait là une criante injustice dans cette chirurgie apte seulement à sauver les riches, tandis que les pauvres étaient infailliblement condamnées.

Un homme a remédié à tout cela, et quel homme! le chirurgien même, que sa science et son habileté ont fini par imposer à la vogue, comme le plus adroit et le plus heureux des opérateurs; celui dont le bistouri délivre et guérit, et le chirurgien des banquières et des princesses opère aujourd’hui les pauvres et les humbles dans un hôpital voulu, fondé et organisé tel par lui.

J’en visite, ce matin, les bâtiments neufs, récemment édifiés sur les jardins de l’ancien Lourcine. Un interne m’en fait les honneurs: hauts plafonds, hautes et larges fenêtres, le jour coule à flots dans ces grandes salles blanchies à la chaux et comme teintées de la tendre laque bleue des mobiliers anglais; des revêtements de faïence montent jusqu’à mi hauteur des murs. Partout c’est une impression de netteté et de clarté qui rassure et égaie; les échaudoirs, les fours stérilisateurs pour les pansements et les vêtements des infirmières, tout cela reluit d’un calme éclat dans la belle lumière. Comme nous sommes loin de la pierre grise et morne des anciens bâtiments du siècle dernier affectés aux autres hôpitaux de Paris, Beaujon, la Pitié, Laënnec. Jour d’hôpital, jour de prison, maison de géhenne et de souffrance!

Tout, ici, au contraire, a la clarté, la gaieté rajeunie d’une heureuse convalescence, et, dans les quelques salles que nous traversons, entre deux rangées de lits de femmes couchées, je ne rencontre aucun de ces regards de bête malade que j’ai trop vus ailleurs. Non, mais dans les faces trop blanches, mais reposées, dans les yeux agrandis, mais si clairs, il y a de la gaieté et du sourire, de la reconnaissance pour la grande blouse et le tablier de l’interne qui m’accompagne et qui, pour toutes ces femmes, ne représente pas le bourreau, mais un libérateur.

Mieux, aux murs de certaines salles courent et se déroulent des fresques riantes, des figures de déesses et de fées, allégories consolatrices de la jeunesse et de la santé parmi des paysages de rêve et de soleil; et c’est, peinte par Georges Clairin, toute une théorie de nymphes accueillantes aux longs cheveux criblés de fleurs; un horizon de roches et d’eaux lumineuses les auréole, qui peut être aussi bien la Riviera à Vintimille que l’idéale baie de Naples; puis voici l’harmonieuse composition d’Auguste Lauzet, l’Invitation au voyage, admirée, l’année dernière, dans son atelier de Marseille. Dans une autre salle, des grandes esquisses, où je reconnais les rochers de Capri, me révèlent le pinceau de Dubuffe, et dans un vaste hall converti en atelier, je surprends, à l’état encore d’ébauches, des grandes toiles qui seront demain des fresques de Kœnig et de Ballery-Desfontaine; des galères de songe et des sommeils enlacés de femmes florentines dans des paysages de calanques, toute la poésie de lumière et d’indolence que la Faculté ordonne aux délicats hiverneurs du Midi et qu’un chirurgien psychologue et artiste a tenu à imposer aux yeux avides d’espoir et d’irréalité des lentes convalescences. «Car j’ai voulu (et c’est le docteur Samuel Pozzi qui maintenant me parle) j’ai voulu que mes opérées n’aient devant elles que des spectacles de douceur, de gaieté et de calme; la réalité ici n’est que trop douloureuse; j’ai voulu leur infuser du rêve, d’où cette idée de fresques. On ne parle aux enfants que par l’imagination et les sens, et la femme malade est un enfant; j’ai fait un appel aux artistes, et tous ceux dont vous venez de voir les noms m’ont donné spontanément leur temps et leur talent; mais j’ai fourni les couleurs et les toiles, et cela représente quelque dix milliers de francs... Dépenses inutiles, objecteront certains grincheux; je ne le crois pas. Chez un malade, il n’y a pas que le corps qui souffre; c’est le cerveau et le système nerveux que j’ai voulu soulager et que je soulage avec ces fresques. D’ailleurs, l’idée n’est pas de moi, je n’ai fait que la reprendre à la Renaissance. Vous avez visité l’Italie? Rappelez-vous les Titien, non, les Tintoretto de l’Ospedale à Venise, les faïences d’Urbino de l’hospice à Pistoya, ce sont les plus belles du monde; et les décorations de l’hôpital de Beaune, en France, toutes du Bourguignon, et enfin les beaux Murillo de l’hôpital de Madrid. Ce que la piété catholique a fait jadis pour les malades de la Renaissance, j’ai essayé de le demander à la pitié moderne pour les opérées de nos jours.»

Mardi 7 février.—Roueries de femme. Dans sa loge (la loge d’une des plus belles, d’une des plus en vogue etc). Onze heures; comme elle n’est que du trois, elle est déjà presque rhabillée; somptueuse robe de mousseline de soie blanche brodée d’énormes papillons gris-perle et d’iris bleuâtres sur fond rose changeant. Elle soupe, ce soir comme tous les autres soirs, au Café de Paris, et démaquillée de son fard de théâtre, mais remaquillée pour la ville, elle fait jouer sa taille souple sur ses hanches remuantes en s’étreignant à la ceinture, debout devant sa haute psyché; une amie est là qui l’attend, car le baron est en bas à la sortie des artistes.