—«Mais qu’est-ce que tu as donc là sur le cou, demande l’amie en désignant une tache rouge sur le derme blanc de l’actrice, on dirait un... —Tais-toi, je me suis fait ça avec mon rouge, il est même assez mal réussi, attends.» Et s’emparant de son bâton de raisin, elle travaille et finit artistement l’ecchymose factice. —«Mais tu es folle! tu ne vas pas sortir comme ça? —Tu crois? il est jaloux comme un tigre et je lui demanderai dix mille demain: il faut qu’il croie que c’est de Ritta.» Et avisant une énorme gerbe de lilas semée de grosses roses rouges et jaunes, la gerbe de dix louis de Paul Néron: —«Surtout, prends-la, qu’il la voie bien.» Mais auparavant la jeune femme ôte la carte piquée sur une des tiges, la carte d’un cercleux connu, et la remplace par celle d’une de nos jolies mondaines, la femme d’un grand banquier de Bruxelles (sic).
Mercredi 8 février.—A l’Odéon, les Antibel! les Antibel, quelque chose comme les Héraclides ou les Atrides du Quercy, une famille de paysans tragiques, poursuivie par la vengeance d’une morte, comme jadis les races de rois coupables par la colère des dieux.
M. Pouvillon, qui possède à fond George Sand et son Cladel, s’est également souvenu de Phèdre et a merveilleusement joué de l’inceste dans un nouveau Benoît Le Champi. M. Paul Steck, le dessinateur et le conseil de M. Ginisty, s’est souvenu, lui, bon Provençal, d’Alphonse Daudet et de l’Arlésienne, si bien que ce drame héroïque de paysans Quercynois, se déroule dans le merveilleux paysage de la Sainte-Baume. Ce sont les cimes déchiquetées et bleuâtres du Garlaban et du Baou du Roy, leurs murailles de falaises épiques qui dominent toute l’action sur des ciels tour à tour ocre rouge et de cendre, des ciels savamment mouvementés et dégradés, selon les heures, nuances infinies du paysage où se révèle une science d’éclairage jusqu’alors inconnue à l’Odéon. Il y a aussi de jolies scènes et surtout de jolis groupements de personnages: la lecture de la lettre de Jan par la petite Miette et l’émotion grandissante de l’Ancienne en écoutant la prose de son gars sont d’une sincérité parfaite; le retour du marsouin à la ferme natale, son amour spontané pour sa marâtre éclatant en haine, tout cela est bien gradué et d’un beau mouvement. Au dernier acte, les attitudes de la Jane et de Jan sont réglées de façon à faire songer à l’Angelus de Millet, et il y a de la grandeur dans le geste meurtrier d’Antibel, levant sa faux sur son fils; bref, un parfum d’honnêteté et de passion saine et sauvage court et réconforte à travers cette pièce, malgré qu’elle repose, somme toute, sur un inceste.
Madame Tessandier a bien campé sa figure de l’ancienne, vieille aïeule vindicative qui ne peut admettre près de son fils, veuf, la présence d’une autre femme. Chelles, dans Antibel, a de la vigueur et de la rondeur; Janvier est toujours le paysan idéal, Jan, le Tonkinois incestueux, joue avec un dos trop rond; on le voudrait plus émacié, plus rongé d’amour et de fièvre. M. Dorival devra maigrir. Mademoiselle d’Arcylle, comme physique et comme jeu, m’a rappelé madame Liane de Pougy. C’est la même mièvrerie exquise, mais si peu paysanne. Somme toute, le succès de la soirée en a été la curiosité; on était venu là pour voir comment se tirerait de ce rôle de servante de ferme mademoiselle Cécile Sorel, et l’on a applaudi mademoiselle Sorel!
Car mademoiselle Sorel n’est pas seulement une des plus jolies femmes de Paris, mais c’en est aussi une des plus élégantes; ses robes et ses chapeaux font loi, mieux, son ameublement préoccupe les collectionneurs; son installation de l’avenue des Champs-Elysées est une des plus belles que je sache: le goût le plus sûr, la sélection la plus avisée ont présidé au choix de la tenture et du meuble; c’est du sublimé dix-huitième siècle, un arrangement qu’auraient dirigé à la fois M. Groult et M. Jacques Doucet. La malignité publique a même prêté à mademoiselle Sorel des liaisons gouvernementales sinon princières; la vraisemblance eût voulu, en effet, une favorite dans cette installation digne de la Dubarry ou d’une Pompadour: c’était vous dire avec quelle joie on eût trouvé mauvaise ou simplement maladroite dans son rôle une femme aussi comblée de faveurs.
Déception! Mademoiselle Cécile Sorel a été une actrice. Naturelle, simple, conseillée à miracle, elle a consenti à être une vraie paysanne, et les bras rougis, le visage masqué de hâle, la gorge libre sous la chemise de toile bise, elle a été la faneuse, la sarcleuse d’herbe, la trayeuse de vache et la fille de ferme. Tout Paris en la voyant a pu croire respirer la senteur des foins et l’odeur de l’étable, et mademoiselle Sorel n’a pas créé une ribaude, mais une femme honnête; mieux, mademoiselle Sorel a failli être violée en scène et tout Paris a été volé qui était venu pour assister à ce viol.
Mademoiselle Sorel a plus qu’aucun talent d’actrice; à la scène même, elle demeure spirituelle.
Jeudi 9 février.—A Toulouse, non, pardon, villa Chaptal, à Levallois-Perret, chez Gailhard, dans l’atelier voisin de sa villa mauresque.
Il y a là Gailhard pétrissant la glaise et raffermissant à coups de pouce le muscle d’épaule d’une superbe gaillarde nue, une nymphe tueuse d’aigles d’au moins quatre mètres; il y a là Gheusi du Gaulois, l’auteur de la Cloche du Rhin et des Danses grecques; il y a là mademoiselle Bréval, la Brunehilde de la Valkure et la Hilda de la Burgonde, fier et calme profil de vierge guerrière, et il y a là Badin, le sculpteur de la Fontaine d’or, l’année dernière admirée au Champ de Mars, Badin, le neveu de Gailhard même, en train de modeler un bien curieux bas-relief, toute une descente d’anges longs vêtus de robes traînantes au-dessus d’une Florentine de la Renaissance assise à un orgue; des vitraux et des arceaux de cathédrale jaillissent derrière les anges descendant en spirale, et coloré d’acides, teinté et bruni par des huiles, tout le bas-relief semble baigné dans une lumière diffuse et diaprée de vitrail.
C’est somptueux, mystique et musical, très vénitien, d’une piété élancée et décorative de moine d’Italie.