Gailhard, Gheusi, Badin, et l’on attend à déjeuner Vidal... J’avais bien dit que nous étions à Toulouse; mieux, il n’est question que d’un divertissement de danses grecques, exécuté par Sandrini cet été à Toulouse, devant M. Leygues et les Cadets de Gascogne, lors de la fameuse tournée des Cape de dious, et qu’enthousiasmé, réclame pour une de ses réceptions M. Paul Deschanel! C’est tout le Midi de Joseph Montet qui bouge, le seul Midi dont il faut être, paraît-il, car l’autre n’existe pas; déshonorée par les Italiens et les Levantins, la Riviera et la divine Provence... et moi qui pars demain soir pour Marseille! Ah! ces Cadets! Et le dîner d’Esparbès dont je ne pourrais être! Me permettrait-on seulement d’y assister, à moi qui suis Normand et presque d’outre-Manche. Ah! ces terribles d’Artagnan de Gascogne!

Samedi 18 février.—Galerie Kleinmann, rue de la Victoire, les Bottini, cinquante aquarelles: Bals, Bars, Théâtres, Maisons closes.

Silhouettée d’un trait mince, l’air de frêles découpures sur des fonds d’une somptuosité sourde, c’est toute la flore de Montmartre évoquée et saisie dans ses cadres familiers. Le pinceau d’un artiste, épris de gracilités et de tons chauds, l’a surprise et fixée; et, dans des décors capiteux de couloirs de théâtres et de maisons de filles, au milieu des luisances nickelées de buvettes et de bars, c’est le défilé un peu spectral et aguichant des élégances phtisiques, des chloroses fardées et des pâleurs, et des langueurs d’anémies, l’air de petites bêtes malfaisantes et malades, des petites prostituées de la place Blanche et de la Butte, Bérénice et autres petits calices de fleurs faisandées, pleurées par Jean de Tinan et célébrées par Maurice Barrès.

Ballerines impubères du Foyer de la Danse, figurantes de Music-Hall, gigotteuses salariées du Moulin Rouge, idoles amoureuses de la Souris et du Hanneton, soupeuses et rôdeuses; délicates, anguleuses, effarantes et macabres, invraisemblables de minceur avec de larges yeux dévorés de luxure et des grandes bouches saigneuses de fard, c’est sous le carrick rouge à trois collets, l’énorme feutre empanaché de la noctambule ou dans les grègues bouffantes de la cycliste le charme sûr, mais frelaté, le ragoût de piment et d’odeurs d’hôpital, le baiser au picrate et au phénol de la Dame aux Camélias et du Manchon de Francine, mais tout cela rajeuni dans des cadres d’une brutalité toute moderne par un artiste inquiet et obscur; c’est maladif, cynique et solliciteur. Il y a là des insexuées et de fâcheuses androgynes, des bouches de proie et d’agonie, des morphinées, des éthéromanes et des buveuses d’absinthe, il y a de pauvres petites filles qui n’ont pas mangé de la journée, des pourritures naïves et des ferveurs émaciées de Lesbos, il y a beaucoup de pitié aussi dans tout ce vice, mais il n’y a pas de hideur.

M. Bottini a négligé de portraiturer leurs mères! C’est la boue de Paris, son atmosphère fuligineuse et lourde de miasmes et de gaz qui ont décharné ces jolies nudités blêmes de mangeuses de pommes vertes; il y a aussi de l’élégance innée, de la somptuosité même dans les attitudes et les gestes de ces petites filles de concierges. Leur beauté de cimetière et de théâtre est le crime de Paris, mais elle en est aussi la parure et la fleur. Rats d’Opéra, lys du Rat Mort, pierreuses et diamanteuses, Bottini a silhouetté toutes ces filles-fantômes sur des fonds opulents et sourds allant du rouge de laque au rouge tan, fonds réveillés çà et là de bleus paon et de charme plutôt imaginé que vu dans la réalité, mais d’une tonalité savoureuse et savante. Il a été beaucoup parlé de M. Bottini ces temps-ci, et à propos de lui des noms ont été cités, Goya et Constantin Guys par les uns, Degas et Forain par d’autres. A la vérité, M. Bottini connaît ses maîtres et s’en souvient, mais sa vision est bien personnelle, sa couleur surtout requiert et enchante. J’aime moins son dessin qu’on dirait volontairement lâché et que je crois inexpérimenté, tant il est maladroit; dessin malheureux qui a fait dire à quelqu’un: «Oh! Bottini. Un Goya de Montmartre qui s’inspire de Forain et peint comme un Degas qui dessinerait mal.»

Lundi 20 février.—Faubourg-Saint-Honoré, 233, chez Valgren, Des Buveuses de clair de lune. Malheureusement, l’épithète n’est pas de moi; mais elle s’applique si adéquate à l’élancement fuselé, à la souplesse étirée du rameau et de tige des figurines de Valgren, elle convient si justement à la sorte d’arabesque mystique qu’affectent les longs corps chastes et trop longs, mais si chastement frêles et longs, de ses femmes, que je le risque et le maintiens, ce vocable de poète romantique, Buveuses de clair de lune. Et c’est, en effet, le clair de lune et son philtre argenté de songe et de féerie que boivent, ardemment penchées sur de longs et sveltes calices, ces statuettes elles-mêmes, si sveltes et si longues, qu’on dirait d’étranges filles-fleurs. Moirées d’inquiétantes patines, comme baignées de reflets d’eau glauque et plus loin de reflets de lune morte, dans quelle matière inconnue vivent-elles de leur vie dolente et chimérique, dans du bronze, de l’argent terni ou de la cire peinte? On ne sait. La fluidité de leurs corps allicie et déconcerte, les cheveux coulent comme de l’eau, comme de l’eau choient leurs épaules et fluent leurs hanches fines, c’est une coulée d’eau que leur robe qui traîne et, dressée dans un élan de ferveur, toute leur grâce mélancolique et pure fond et se dissout dans l’écume d’un flot, le floconnement d’une brume!

Ce sont des nixes, ce sont des elfes, ce sont des fées, mais ce sont aussi des femmes, car ce sont des symboles de désir, de regrets, d’abandons et d’attirances; ce sont aussi des Rêves, des Désespoirs, de l’Angoisse et de la Douleur.

Elles boivent du clair de lune et nous en abreuvent, car leur attitude, ici brisée et attristée, plus loin gracieusement adorante, nous verse l’ivresse de la Beauté en nous en communiquant la joie, la fièvre et aussi le frisson. Elles nous en donnent la nostalgie; la nostalgie, fille des illusions de l’Amour et de l’Art, et ce sont des contes d’Andersen, et ce sont aussi de brumeuses légendes du vieux Rhin qui revivent pour moi dans les poses simples et voulues de ces femmes; un coin d’enfance et de rêves danois fleurit dans cet atelier de sculpteur-poète et d’artiste visionnaire, qu’est le Finlandais Valgren.

Vendredi 24 février.—Marseille!... du soleil, mais un petit froid vif, comme un motif aigu de fifre, dans l’allégresse ensoleillée de la symphonie d’odeurs et de couleurs du marché aux fleurs des Allées (Prononcez les Allllées!), les Allées de Meilhan, leurs allées, d’où le vieux port apparaît dans une brusque traînée de lumière, aquarelle fauve et dorée, gouachée de terre de sienne et d’ocre, entre les devantures de la Cannebière et son prodigieux mouvement; la Cannebière, le légitime orgueil de tout Marseillais. Il fleure la jonquille et la violette, le marché aux fleurs des Allées, mais discrètement, froidement; les marchandes et leurs gerbes de roses thé grelottent; les fleuristes ont la pâleur mate et délicate de leurs fleurs, mais les mimosas égrènent une si belle clarté d’or: printemps du Midi, printemps menteur.

Sous les platanes, les flâneurs des Chartreux et les nervi du Course font les cent pas, gouaillent, se croisent et s’accostent; la nomination du nouveau Président met tout le Midi en joie: M. Loubet est de Montélimar, c’est le nougat national, c’est surtout un enfant du pays, un Provençaou, té, comme toi et moi... Et Marius et Baptistin s’en félicitent avec des étreintes comme pour une lutte, des bras passés autour du cou, des accolades et des bourrades: «Hé! mon bon, c’est la bonne affaire; nous l’avons, té, le gars Loubet!»