Samedi 25 février.—Marseille: un hôtel de la rue Tubaneau, une des rues chaudes avoisinant le cours Belzunce; croquis de trois fenêtres pris de l’étal en plein vent d’un vendeur d’oursins et praires... Onze heures du matin...

Première fenêtre: Un Arabe en burnous s’y profile, visage de patriarche pensif; attentivement penché sur un vieux soulier, il en rapetasse la semelle, les doigts noirs de poix, et tape et coud et cloue; barbu, blanc et chenu, on dirait quelque ancestral Eliézer; dans une cage suspendue en dehors, un merle gai siffle et sautille.

Seconde fenêtre. Deux Marseillais en bras de chemise, les reins sanglés de la tayolle, deux nervi, je le jurerais, s’y font la barbe devant un morceau de miroir; couple faraud, jovial et désinvolte, dont l’un savonne et l’autre rase les joues de son compagnon!... La troisième croisée, enfin: Une hallucinante figure assise y sirote une tasse de chocolat, un cabotin ou une vieille femme: engoncé dans un plaid, coiffé d’un capulet rouge, à la fois funambulesque et dantesque, est-ce un cardinal en voyage ou une vieille comtesse de Die! tête hoffmanesque qui fait songer à la fois à un prince de l’Eglise et à quelque vecchia strega (vieille sorcière).

A la porte, deux marins, deux navigateurs lutinent une fillasse en cheveux, solide et brune; heureux trio qui ne se dérange même pas devant le bagage que descend le garçon d’hôtel! Un voyageur en capa noire doublée de velours rouge suit le bagage, le sâr Peladan ou un hidalgo.

Au milieu de la rue un portefaix du port pilote trois Indous enturbannés de blanc et long gaînés de toile noire. A dix pas, le course bruit et grouille.

O Marseille, porte de l’Orient et palette de sensations et de couleurs!

Mardi 1er mars.—Nice. —La baronne de Rhaden, l’écuyère du Nouveau-Cirque, la souple et svelte baronne de Rhaden, nerveuse comme un cheval de race, et si pâle, si pâle, si étrangement pâle sous ses cheveux si blonds, tels une fumée d’or. Une légende tragique la précédait à Paris, où ses débuts affolèrent à la fois les clubs, les écuries, les boudoirs; il y avait, disait-on, du sang à l’ourlet de sa robe, la robe d’amazone qui la gaînait à la fois si délicate et si fièrement droite. Femme d’un officier hongrois, le baron de Rhaden, des hommes s’étaient tués pour elle, et belle d’une beauté décevante et froide, belle de l’impérieuse beauté de la neige qui ne fond pas, elle apportait avec elle, toute passionnante et trouble, une atmosphère de drames, de suicides et de duels! Tout Paris hennit, cabré de désir, à cette odeur de femme et de mort: René Maizeroy fanatique écrivit pour elle un bloc-note où il la comparait à une héroïne de d’Aurévilly, et en effet cette centauresse aux yeux clairs et au profil si calme faisait songer à l’impassible et terrible amoureuse du Bonheur dans le crime: tous les sensitifs, tous les friands de littérature et d’émotions fines se plurent à rêver des Diaboliques devant cette écuyère titrée et mariée qui, d’un coup de sa petite main gantée de peau de chien, quitte à les renverser après sur la piste, faisait si dextrement prendre le mors aux dents et aux hommes et à son cheval; et puis, la baronne venait de si loin!!

La baronne de Rhaden... je la retrouve ici au programme d’une troupe italienne au Cirque de Nice, et j’ai l’impression d’une déchéance: la baronne de Rhaden au Cirque de la rue Pastorelli... Une curiosité néanmoins m’y fait entrer, dans ce cirque; l’écuyère tragique était encore si jolie il y a cinq ans, la dernière fois que je la vis..., la baronne hongroise est encore svelte et souple, mais le masque s’est virilisé, durci, elle manie toujours merveilleusement sa bête au milieu d’un corps de ballet travesti en écuyers, culotte blanche et habit rouge, et je regrette le plastron immaculé et l’habit noir de M. Loyal.

Mon idole d’antan m’apparut ici amoindrie, diminuée. Nice, ville cosmopolite et rastaquouère, démode et démonétise, il me semble, les talents et les femmes; c’est par excellence la ville refuge des santés compromises, des réputations avariées, des talents finis, des tares et des suprêmes avatars; toutes les déchéances y viennent prolonger au soleil factice une agonie dont on ne veut plus ailleurs, et autant, par exemple, le nom de la baronne Rhaden m’attriste et me gêne sur cette affiche de la rue Pastorelli, autant j’admets et comprends au programme du Casino le nom de madame Tarquini d’Or.

Mercredi 2 mars.—Fleurs de Nice, autre épave. Onze heures du soir, dans un bar des Anglais de la place Masséna, bodega ou posada selon qu’y miaule entre dix et onze un orchestre de bar-maid irlandaises ou de guitaristes espagnols. Quatre Napolitains tourmentent des mandolines dans celui où nous sommes attardés, ce soir: au comptoir, juchés sur les hauts tabourets, cinq ou six dégusteurs de cocktail, figures louches de croupiers de cercle ou des bookmakers...: un petit Italien assez joli, quinze ans à peine, se déhanche, mime une tarentelle... Entrent deux femmes, deux rôdeuses en quête du monsieur de la nuit, le visage plâtreux, reculé entre des bandeaux crêpés et bouffants, comme au fond d’un manchon d’astrakan noir: volumineux mantelet de velours à la mode de l’an dernier, épaisse voilette rabattue sur les yeux, l’air de bêtes nocturnes et malfaisantes avec leur face de morte et leur rictus saigneux de fard...