L’une d’elles vient à nous, se nomme et nous interpelle, la baronne Chipola. C’est elle et sa grâce simiesque, son visage allongé et son sourire aigu de gitane; la baronne Chipola a un œil au beurre noir; n’importe, elle s’installe, et avec des cajoleries, des minauderies et des boniments de romanichel en parade, c’est la fatale bouteille de champagne et les fâcheuses cigarettes du khédive, quatre francs le paquet, qu’elle nous extirpe d’abord; suit le vulgaire tapage du louis prévu, réduit par nous à un louis de voyageurs, les dix francs qu’on ne refuse pas à la fille en dèche. «J’ai tout perdu à Monte-Carlo, j’ai joué sur le 17 plein et c’est le 11 qui est sorti, c’est bien ma veine... Je touche trois mille demain, mon amant m’a télégraphié ce soir. Venez-vous souper au London House. C’est moi qui vous invite, j’y loge, j’y suis descendue, parole d’honneur... Allez demain à Monte-Carlo... Vous verrez, j’y fais sauter la banque, cette fois j’ai une martingale.»

Nous déclinons ses offres et évinçons la dame. A peine dehors: —«Monte-Carlo, nous tuyaute un Niçois qui nous accompagne, elle se gardera bien de s’y risquer, on l’a expulsée des salles, la principauté lui est interdite, elle y a vécu deux mois sans mettre un sou en banque, rien qu’en faisant le tour des tables, les jetons lui sautaient dans les poches, oh! une dextérité de main... pas sa pareille pour étouffer les orphelins, madame—la Mort aux gosses, quoi, ou Gare aux poches, le phylloxéra des joueurs.»

Vendredi 4 mars.—Nice. —Le Phare du Littoral, hier très tard dans la soirée, m’a appris la triste nouvelle.

Le Journal reçu ce matin me la confirme, endeuillé d’un encadrement noir: Fernand Xau est mort, Fernand Xau, qui fut le créateur et l’âme même de ce Journal, Fernand Xau, à qui nous devons tous dans la littérature l’exceptionnelle situation faite à la plupart d’entre nous dans un journalisme avant lui hostile et fermé aux artistes de rêve et d’imagination. J’ai télégraphié à Grasse la veille, dès le douloureux événement, appris très tard dans la nuit, et j’attends la réponse à ma dépêche, la réponse qui m’autorise à aller là-bas, à la maison mortuaire.

Grasse, Fernand Xau! et voilà que dans mon souvenir s’évoque et se précise, visions de calme et de chaleur, le doux paysage ensoleillé au milieu duquel je trouvais Xau, installé à peu près à pareille époque, l’année dernière, dans sa villa des Quatre-Chemins. Ancien mas provençal perdu dans un repli de terrain avec à l’horizon les hautes montagnes de Grasse, chaud cagnard du pays du soleil à l’abri de la brise de mer et des vents, comme il fleurait bon la lavande, le thym et la menthe sauvage, le cher abri trouvé par Xau pour y rétablir, il l’espérait du moins, une santé irréparablement détruite! et, si atteint qu’il fût par son mal, si maigre qu’il fût devenu avec sa voix changée, ses joues creuses et sa mine défaite, nous voulions nous faire illusion et espérer avec lui... Il y avait de telles ressources de volonté, une si tenace et si belle énergie dans ce Breton obstiné et trapu, et je le revois me faisant gaiement les honneurs de sa retraite de convalescent, admirant et me faisant admirer les cinq hectares d’oliviers, verger biblique aux troncs noueux et tordus s’étendant tout à l’entour de l’habitation, le jardin fleuri d’iris, le puits moussu dans la courette et la gloriette et la tonnelle. Et madame Xau nous suivait, dévouement attentif et ferveur touchante désormais attachés à une ombre. Et c’est à ce dévouement et à cette douleur que vont aujourd’hui mes pensées, car, avec une précision cruelle, je me souviens aujourd’hui d’une phrase échappée à madame Xau dans ce calme et somnolent décor d’oliviers et de soleil, phrase typique et dont la joie confiante, ce jour-là, me fit peur: «Je voudrais toujours demeurer ici, jamais je ne me suis sentie si heureuse!»

Et ce télégramme qui n’arrive pas! De toute façon je ne pourrais pas partir avant cinq heures. Nice aujourd’hui m’étouffe! et c’est sur le Montboron, dans les pinèdes et les pierrailles, que je rôde et cherche à tromper l’angoisse d’attendre qui m’oppresse, le Montboron, dont la masse énorme menace en promontoire, entre le port de Nice et de la baie de Villefranche... Oh! le merveilleux panorama qui s’offre de ces hauteurs! Ce sont des lieues et des lieues de mer et de montagnes qui se déroulent à l’infini dans le bleu du ciel et le bleu du large.

Ici c’est le miroir uni du petit port de Nice, la baie des Anges, et alors, dans des lointains qui se violacent, la pointe d’Antibes, la courbe du golfe Juan et jusqu’aux cimes vaporeuses de l’Estérel, au delà de Cannes; de l’autre côté, c’est le bassin clair et profond de Villefranche, propice aux escadres, la petite ville bâtie en amphithéâtre, la pointe Saint-Jean, chère aux pêcheurs, et au delà, dans des brumes lumineuses de nacre bleuissante, les contreforts ruineux et déchiquetés des Alpes, depuis Beaulieu jusqu’au Carnier, les sommets d’Eze et de la Turbie avec Monte-Carlo au ras de la ligne des flots, là-bas, là bas...; paysages de golfes et de promontoires, visions de roches et d’eau, d’azur et de lumière qui me rappellent la splendeur ensoleillée des rivages de Sicile, et voilà qu’au détour d’un sentier de pierrailles, entre des verdures grises de genévriers, s’échelonne un troupeau de chèvres; un petit berger aux jambes enveloppées de toison de brebis les conduit; c’est l’accoutrement même des montagnards de Taormina. Svelte et brun, musclé et agile, c’est avec ses cheveux crépus et ses larges yeux humides, silhouette et profil, un vrai pâtre sicilien; il flotte ici un parfum de la Grande Grèce...

O pâturages bleus et fables de Sicile,

Récits de vieux pilote et légendes des îles,

Lourds gâteaux de pavots,