Qu’offraient à des autels vêtus d’ombre de mousse,

Des trayeuses de lait au front ceint de fleurs rousses

Et de gestes dévots!

Quelle douceur de vivre dans ce paysage antique, et je songe à la phrase entendue l’an dernier, dans le verger fleuri d’iris de Grasse, à l’ombre dentelée d’idylliques oliviers: «Jamais je ne me suis sentie si heureuse, je voudrais toujours demeurer ici.»

Dimanche 5 mars.—La Turbie, à l’Eden Hôtel. Les costumes de Messaline. C’est madame Héglon qui m’en fait les honneurs: madame Héglon, l’incomparable Dalila de Samson, la Hilda de la Cloche du Rhin, la remarquable et remarquée Pyrrha de la Burgonde, la divine Astarté de l’Opéra de Xavier Leroux, que nous applaudirons l’an prochain.

Madame Héglon est ici à la Riviera, où elle va créer la Messaline d’Isidore de Lara. Entre Bouvet et Tamagno, personnifiant deux frères ennemis, elle incarnera l’ardente et l’insatiable impératrice, lassata, sed non satiata, de Suétone et de Juvénal.

Créature de luxure et de perdition, MM. Armand Silvestre et Eugène Morand, ont, paraît-il, transformé en amoureuse, avide d’inconnu, cette grande figure libertine de la décadence romaine et, dans leur livret, les caprices effrénés de l’Augusta se réduisent à une passade avec un poète des rues et une nuit d’amour avec un gladiateur. Après une Nuit de Cléopâtre, c’est bien plutôt une journée que la vie de l’héroïque débauchée, un épisode, que l’histoire de l’impératrice; mais ne soyons pas indiscrets, la future interprète se repent déjà d’en avoir trop dit et je dois me borner à raconter ce qu’on me montre: les merveilleuses tuniques et les splendides manteaux (on les dirait peints par Alma Tadema) dans lesquels se draperont tour à tour la grâce impérieuse et l’ardeur lascive de la femme de Claude.

C’est d’abord la robe safran du premier acte, une transparente étoffe orange, toute constellée de rosaces d’or, la robe de Messaline dans son palais; de hautes arabesques marron clair, en broderie, en forment la bordure; un immense manteau mandarine complète le costume; c’est orageux et chaud de couleur, comme un soir de vendanges de la campagne de Naples. Puis, voici la robe de Suburre, la tunique de Lyscisca la courtisane; une avalanche de fleurs brodées sur un tissu qu’on dirait de nacre, où transparaîtra la nudité de la prostituée, et le manteau bleu, couleur de nuit, d’un bleu qui sombre et se dégrade et dont s’encapuchonnera Messaline à la façon d’un Tanagra pour pénétrer dans le bouge. De larges iris, mauves, jaunes et violets, et d’éclatants pavots couronneront alors le front de Messaline, et c’est bien l’impériale et enivrante courtisane de Suburre, que j’évoque sous cette pluie de gaze et de pétales, en regardant madame Héglon en train de déployer maintenant, sous mes yeux, la splendeur rouge de son manteau d’impératrice à l’acte du cirque.

Dehors, c’est la nuit et la Méditerranée, dont on entend râler dans les ténèbres la plainte douce et monotone; toute la Turbie est endormie, quel silence! Le train, qui me ramènera à Nice, ne passe que dans une heure; je sens autour de nous la solitude hautaine de la montagne et il me plaît que la tragédienne lyrique, qui porte si bien son beau nom d’Héglon, ait choisi pour séjour, au lieu de Nice ou de Monte-Carlo, ce promontoire de roches et de cimes ardues, où le Dante exilé erra, il y a trois siècles: la Turbie, jadis refuge d’aigle, aujourd’hui nid d’aiglonne, en face de la mer.

Lundi 6 mars.—Une lettre de Paris. Fragment: «Je ne vous raconterai pas le Lys rouge, vous l’avez lu, restez-en là. Du poète Choulette, personnage exquis dans le roman, il ne reste rien dans la pièce; Réjane y arbore une robe surprenante, qu’on dirait rêvée par Sarah, tant elle la fait nue et cependant voilée. Est-ce de la soie peinte ou du tulle imprimé? on ne sait. C’est jaune, c’est rose, c’est chatoyant surtout, avec des fleurs qui se dégradent et se foncent partout où l’étoffe plaque, et je vous jure qu’elle plaque cette robe-là, mon cher; quand Réjane s’asseoit, on voit la nacre des genoux sous la robe.