»Il y a aussi le décor de Fiesole, vaporeux, lumineux, bleuâtre, avec des clochers à l’horizon et, à la cantonade, des cloches qui tintent; des sons filés se répandent, puis s’éteignent. C’est voluptueux comme une page d’Annunzio et mélancolique comme un vers de Rodenbach; c’est surtout de l’Anatole France. Le malheur est que madame de Bécassinet est toujours dans la salle et, quand on songe que la délicieuse héroïne de ce Lys rouge a été écrite d’après les yeux de hibou de cette dondon, prétentieuse et boulotte, rouge comme une tomate et haute comme une botte, on ne sait si l’on doit déplorer ou envier l’imagination des poètes. Moi, la présence de cette Polymnie me coupe tout mon enthousiasme et Dieu sait si j’aime Anatole. Réjane a beau être charmante, la grâce de l’interprète ne peut faire oublier la hideur de l’original.
»Il y a aussi l’exposition de Vogler, chez Vollard, rue Laffitte. Avez-vous une opinion sur ce peintre? Moi, il me paraît tout à fait supérieur. Il rend comme personne l’atmosphère humide. Il y a de lui trente-sept toiles dont une douzaine d’effets de neige tout à fait délicieux. La neige par un temps sec avec un ciel d’un bleu pur, tendre, fin, un ciel de porcelaine de Sèvres et les terrains ouatés de blancheurs des petites maisons tapies au fond d’un vallon cotonneux. Il y a aussi de la neige par le dégel, de grands arbres roux sous un ciel tout sale et des ombres violettes, de grandes traînées de bleu qui se violace, qui font des trous dans le givre. C’est d’un impressionnisme moins exaspéré que Monet, moins sec que Pissarro, solide tout de même; une peinture plantureuse qui se rapprocherait plutôt de Manet avec une palette où le bleu remplacerait les anciens bitumes. Il y a aussi un effet de brouillard sur la Seine et un effet de pluie en pleins champs dont je ne vous dis que ça. L’eau qui tombe cache la moitié du paysage, tandis que des gris très fins enveloppent la partie visible d’une lumière argentée et diffuse. C’est à en avoir la nostalgie de la pluie.
»Vous avez aussi manqué la fête foraine du boulevard Diderot. Imaginez-vous qu’on a eu l’idée de faire tourner des chevaux de bois à l’emplacement même de Mazas. En passant près de la gare de Vincennes, j’ai lu sur des grandes pancartes ces mots suggestifs: Fête à Mazas...
»J’ai été voir: à la lueur de lampes Popp, un grand terrain jonché de gravats avec, tout autour, des matériaux de démolitions et de hautes palissades. C’est là que campent les banquistes. Pas mal s’y firent des cheveux blancs derrière de hautes murailles. Peu nombreux, les banquistes. De grands espaces vides séparent les baraques, tels de vastes carrefours noirs coupés de lumières blafardes; tout cela est pauvre et sordide. Des fillasses empaquetées de maillots rose vif gigottent sur des tréteaux; deux dromadaires dépaysés promènent un regard morne sur des groupes de badauds en casquettes. Quelle variété de casquettes! Elles s’ornent de rouflaquettes, coiffent des faces émaciées et chafouines, de gros visages papelards et des bajoues livides; têtes de gosses ou de souteneurs déjà mûrs, toutes sont glabres, du glabre des pensionnaires des maisons centrales. Fête à Mazas! Attraction pour les chevaux de retour, joie de baguenauder en liberté où l’on vécut à l’ombre d’interminables heures qui s’appelaient des plombes. Evidemment, nombre de ces badauds ont connu un Mazas moins gai. Quelques messieurs bien mis dans cette foule, attirés, eux aussi, par des souvenirs personnels? Chi lo sa. Peut-être étaient-ils des illustres fournées qui firent de Mazas un endroit très parisien pendant les temps difficiles célébrés par Forain dans le Doux pays!
»Aux Français, l’Othello d’Aicard intéresse surtout les deux Mounet qui y rugissent, moins bien que Tamagno pourtant; aux Funambules, porte close. L’établissement est fermé pour cause d’insuffisance de recette. L’Enlizement a enlizé le succès. Liane auteur a tué son théâtricule. Il faut toujours tuer quelque chose; elle avait mieux réussi son suicide. Le public n’a pas du tout mordu à la littérature de la jolie femme. Ses sourires demeurent ses œuvres les plus éloquentes.»
Mardi 21 mars.—Monte-Carlo. —La première de Messaline; ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en disent, huit heures et demie dans l’atrium. Deux sorties de bal en tulle pailleté et semé de fleurs; l’une, en tulle gris cendre, garniture de plumes et d’acacia rose, l’autre, en tulle jonquille, broderies d’argent, semis de violettes de Parme; chapeaux catapultueux. Deux smokings fleuris d’œillets blancs les accompagnent. Ils et Elles viennent de se casser le nez à la porte. Le spectacle est commencé, les ordres émanés du palais sont obéis à la lettre; on n’entre pas pendant la représentation: les huissiers sont inflexibles; fureur des deux sorties de bal qu’essaient en vain de calmer les smokings:
«Alors, nous n’entrerons qu’au second acte? —Apparemment. —Et nous allons faire l’atrium comme des grues? —Nous ne sommes pourtant pas à Bayreuth! —Il paraît que si. Vous savez que l’orchestre est invisible, en contre-bas de la scène, comme là-bas. —Alors, ce monsieur se prend pour Wagner.... le Bayreuth des rastas...?»
Une demi-heure après, le quatuor une fois installé aux fauteuils: —«Il y a une très belle salle. —Tout Cannes et tout Monte-Carlo. —Oh! cette jolie femme, là-bas, quelles épaules! —Et quel corsage, Blanche Thyl. —Cette barbe blonde auprès d’elle. —Le Doyen. —Oh! mes ovaires, racontez-moi le premier acte. —Oh! ça, non, vous le lirez demain. —Le décor, bien? —Oui, mais pour moi, il n’y en a qu’un de vraiment réussi, celui du quatrième: la loge impériale, de Lavastre; les autres sont terriblement italiens. —On dit Héglon superbe. —Au quatrième surtout. —Alors, la pièce commence au quatrième? —Je ne vous dis plus rien, vous êtes insupportable. —Chut, voici le rideau.»
La toile se lève sur l’acte de Suburre: «Oh! c’est parfait, comme ça grouille, comme ça remue! Mais il est délicieux, ce décor,—un peu celui de la Martyre. —Oui, mais bien mieux mis en scène; on voit que Morand a passé par là. —Et l’imprévu des costumes! Charmantes, les deux petites courtisanes montées sur la table. Et comme c’est éclairé. —J’aime moins la citharède aveugle.
Je vais chanter un chant tiré de l’Odyssée.