Et l’homme-neige a tué l’oiseau-lys.
Mardi 25 avril.—A la Scala, dans une loge, deux sorties de bal de tulle clair et de plumes, trois habits noirs; c’est un peu avant la revuette, Fragson est en scène. —Moi, il ne m’amuse plus. —C’était bon deux ans après la mort de Gibert, on ne vit pas huit ans sur un cadavre. —Oui, quand on croyait entendre l’autre, ça allait encore: mais, à Paris, les morts vont vite, on a «oublié». —Vous êtes dures, mesdames. —A propos, et Lucien Noël? Vous l’avez vu dans la nouvelle pièce de la Gaîté? —Non. —Il paraît qu’il a une culotte, ah! mesdames, pour une culotte, quelle culotte! —Et celle de Fordyce dans la revue que nous allons voir, vous m’en direz des nouvelles. —Un poème. —On dit prose en argot.
Dans une loge à côté, une sortie de bal de tulle sombre et de fleurs, un smoking et deux habits noirs. —Et vous réhabituez-vous à Paris? —Difficilement. —Vous jouez les Calypso? —Comment? —Calypso ne pouvait se consoler du départ de Nice. —Quel horrible à peu près; et qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien encore, le Cygne. —Ballet de génération spontanée! Vous savez qu’on a supprimé les trois œufs de Pâques de l’apothéose. —Je le regrette, c’était très gentil, ces petits Pierrots dans l’œuf. —Oui, les Funambules sur le mont Olympe, une suite au moineau de Lesbie de Catulle, Pierrot cygne ou le moineau de Léda. —Il y a une très belle salle. —Oui, à cause de Fordyce...
Quarante minutes après, la toile tombée sur les applaudissements. Dans la première loge. —Eh bien, un peu longuet, ça gagnerait à être coupé: mais Fordyce est étourdissant. —A-t-il assez bien pigé Delmet! et quel brio dans ses danses, tous les talents. —Tous! et quelles performances! —Oui, ce pantalon gris est une révélation. —Odette Valéry elle-même. —Non, vous exagérez, mais enfin la Direction a bien fait les choses, elle a suppléé à ce qui manque à Balthy: Fordyce en a pour deux. —Sans compter qu’il parle comme Caran d’Ache, il dit trrrésor et cherrrie avec le trrriple grrrasseyement de Caran. —Trrrès rrrusse en effet, caviarrr et confiturrre, on ne rrroule pas les r plus abominablement. Fordyce est tout à fait l’homme de ces petites revuettes. —Et Balthy?... —Oh! plus mystérieuse que jamais, avec quoi peut-elle donner le coup de rein qui fait si drôlement évoluer sa jupe?... —Très mystérieuse en effet. —Moi, je la trouve langouste atmosphérique. —Atmosphérique est le mot, ça ne veut rien dire, mais c’est tout à fait ça. —C’est picraté et décousu, clownesque, macabre et vraiment hilare; elle dit à miracle les couplets de la Grande Roue, et puis, c’est si drôle d’entendre ici chanter quelqu’un avec une voix! —C’est surtout neuf.
Dans la seconde loge. —Moi, je n’ai lu que l’Anneau d’Améthyste. —Et ça vous a enthousiasmé? —Enthousiasmé. Il n’y a que des juives converties là-dedans, c’est observé par un Maître. Si M. Bergeret était moins indépendant, ce serait un livre tout à fait admirable; la scène du fiacre est digne de Balzac, et l’officier de fortune, l’officier taré, entretenu par madame de Bourmont, cette chère Elisabeth, quel chef-d’œuvre! Si France nous avait donné un portrait de professeur aussi bien campé, aussi vrai que celui de son officier! —Si, si, si, avec des si, on changerait le monde; il faut prendre France comme il est et l’aimer sans si. —C’est Max Lebaudy qu’il a voulu peindre dans le jeune de Bourmont à la caserne? —Comme Esterhazy dans Raoul Maruex. —Vous avez lu les notes de Daudet? —Non, j’en suis à l’Inimitable. —Ou les notes de la Nouvelle Athènes?... —Le mot est de Juliette, la première de chez Doucet; M. La Jeunesse est très populaire, rue de la Paix. —Vous parlez par énigmes. —Je vous présenterai Fanny.
Une heure après, chez Maire. —Oh! Vieux Marcheur, c’est impossible. —La pièce m’a déjà déplu aux Variétés, entendre encore la parodie! —Le Vieux Marcheur vous a déplu? du Lavedan, vous blasphémez. —Je n’aime pas les vieux au théâtre, c’est pénible. —D’autant plus que Brasseur devrait bien changer son jeu, il n’a pas varié depuis la somnambule, la fameuse somnambule de Paris qui marche. —Et quelles voix de fausset! ils jouent tout ça un ton trop haut avec des voix de tête fatigantes. —Pas Granier, pourtant. —Oh! elle, toujours parfaite, une façon de se ployer en deux. —Des révérences à plongeon étonnantes, oh! elle a de la hanche, et Lender n’est pas mauvaise du tout, vous savez. —Comment donc. Très bonne au premier acte et d’une veulerie bien fille. —Et au quatrième donc, quand elle entre en roulement de la cave au grenier. —Ah! oui, quand elle supplée, je trouve qu’il manque d’eau, moi, ce quatrième acte. —D’eau? —Mais oui, réfléchissez. —D’Héloë, vous êtes ignoble.
Autre groupe. —Et comme expositions, qu’avez-vous vu depuis votre retour? —Oh! rien absolument que les Abbéma qui viennent d’ouvrir. —Ah! oui, ses femmes et fleurs, suite d’éventails chez Georges Petit, à la rue de Sèze, très vaporeux. —On voit ça toute l’année aux vitrines de Duvelleroy. —C’est ce qui vous trompe, elle s’est révélée. Elle envoie, cette année, trois portraits, deux d’officiers surtout dont je ne vous dis que ça; elle est très cocardière, mademoiselle Abbéma. Ce qu’elle réussit bien l’uniforme! —Mieux que les fleurs. —Notre amie est un vrai peintre d’hommes.
Mercredi 26 avril.—Avant l’Exposition, 20, rue Thérèse, quelques Lalique. —En attendant les faux Lalique, dont vont être inondées toutes les vitrines, section des Champs-Elysées et section du Champ de Mars, monté admirer quelques originaux au second de la rue Thérèse. C’est dans les émaux que triomphe cette année le maître joaillier révélé par M. de Montesquiou: émaux translucides d’une qualité de nuances et d’une intensité d’éclat qui en font de véritables pierreries; la gemme est cette fois détrônée ou du moins mise en échec par un émailleur de génie. Ce sont toujours les aspects de nature qui fournissent à Lalique ses plus beaux motifs d’ornementation; deux chaînes de cou aux décors inspirés, l’une par la pomme du pin et l’autre par le chrysanthème, défient dans leur ingénieuse simplicité les plus beaux spécimens de musée connus; feuilles et fleurs, cette fois, ne sont plus stylisées, mais reproduites dans leurs formes et leurs couleurs propres. La perle baroque et l’opale brute ont, cette année, la préférence de Lalique. C’est tout en merveilleuses perles de couleur, perles grises, perles roses et perles bleues même, toutes baroques, d’un orient admirable et comme baignées de reflets de lune et de mer, la chaîne de cou de la baronne Oppenheim, d’énormes iris d’émail les relient entre elles; puis, voici, chardons bleus et feuillages argentés sur fond de corne blonde, le peigne de madame Sarah Bernhardt. Des paons ocellés de diamants et de saphirs s’irradient dans des pendentifs, des plumes de paon s’égrènent entre les chaînons et les perles de colliers.
Dans l’orgueil ocellé du paon multicolore
Dorment des ciels d’orage et des levers d’aurore,