Tout un trésor gemmé de prismes querelleurs,
Somptueux incendie aux doigts des ciseleurs;
Et dans l’or émaillé des rosaces fleuries
Voici qu’arde et revit l’âme des pierreries
Et la fournaise ardente et sombre des vitraux
Allume, après les paons, l’eau froide des joyaux.
Ici, un dragon d’émail glauque et céruléen, frère des paons par le reflet changeant de ses écailles, se crispe et se convulse en vomissant des nuages découpés dans de l’opale, et ces prismes tourbillonnants sont une agrafe; opales aussi, découpées en fumée, le motif de ce pendentif; plus loin, ce sont des volutes d’écaille blonde que crachent, en jets de feu, les serpents d’une tête de Gorgone, peigne arrogant de quelque Euménide; enfin, pour clore ce musée de joaillier poète, un carcan de perles arbore dans son fermoir un délicat profil de reine égyptienne couronné, envahi, environné, noyé d’une remuante ascension de grenouilles, des grenouilles en émail vert translucide, dont les corps en relief et en creux enserrent d’un grouillement glauque le front pensif de la princesse Illys.
—La Princesse au Sabbat! veut bien me dire Lalique, je me suis inspiré de votre ballet.
Inspirer Lalique! Comment n’être pas sensible à une flatterie si délicate.
Jeudi 27 avril.—A l’hôpital Saint-Antoine, au diable vauvert, là-bas, là-bas, bien au delà de la Bastille en plein faubourg populeux, salle Bichat. C’est l’heure de la visite, de deux à trois. Autour de chaque lit, ce sont des groupes de parents et d’amis, venus réconforter le malade dressé sur son séant, en chemise bien propre et qui sourit ragaillardi; la salle très blanche et dont les murs semblent laqués sous les couches de Ripolin fleure bon le lilas, la mandarine et l’orange; et en effet, il y en a sur tous les lits, les infirmières sont tassées à l’entrée, laissant les malades aux familles. Il n’y a qu’un lit où je ne vois personne; un homme à la barbe longue s’y tourne et retourne impatiemment, une main posée sur ses yeux. Je m’informe. C’est un malheureux artiste, un chanteur, qui, il y a deux ans, était encore au théâtre, Figaro dans le Barbier, et Obéron dans Obéron. Il a perdu la vue, ses yeux se sont usés à déchiffrer les partitions à la lumière meurtrière des loges et des foyers de répétition, et, aveugle, sa situation perdue, il doit à sa sœur, surveillante dans l’hôpital, ce lit numéroté où son agitation douloureuse m’a averti de son désespoir.