Sur le boulevard des Italiens, on se sépara. Le major Lapouge et Arnould-Castellier marchaient à pied vers leur domicile respectif; Jean de Fayolle et Léon Darcy insistèrent pour entraîner Raymond dans un restaurant de nuit où ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la Pravaz héla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez son autre maîtresse, la Stradowska.
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Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment Pontaillac, ce mâle superbe, était dominé, violenté, à jamais brisé par la morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz? Ni l'une, ni l'autre, peut-être, ou bien une troisième idole, car déjà, tout brûlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu—de la grande dame qu'il venait de saluer à l'Opéra, de la patricienne désirée—le comte de Pontaillac oubliait ses deux autres maîtresses charmées et vaincues, pour s'en aller rêver d'une nouvelle et plus difficile conquête, en son hôtel, rue Boissy-d'Anglas.
II
Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel.
Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en présence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui échappe à l'historien de mœurs et relève seulement de l'art médical.
Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au cœur généreux.
Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au cercle voisin: L'Épatant, comme au quartier de cavalerie, comme chez sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les symptômes d'une intoxication progressive.
Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo, toujours aiguillonné par le besoin, en dehors de toute souffrance caractérisée.
A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais estomac ou d'une irrégularité du cœur. Il se découvrait des lésions morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au renouveau de l'enchanteresse.