Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du docteur.
Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable, elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale.
Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le jardin d'hiver.
Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où déjà Coquelin cadet disait le monologue du Cheval. Sur des rangées de chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.
En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames, la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, du Rabelais, interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.
On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc, longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un collier de saphirs.
Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit, emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute.
La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui.
Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier l'arrêtèrent au passage:
—Un vrai succès!