On pourrait objecter encore qu’il n’y a rien de prêt à Brest pour l’immense entrepôt qu’on veut y établir, ni bassins, ni docks; que le port commercial que l’on y construit est dans de trop petites dimensions, etc. A cela nous répondrons que ce ne sont pas des établissements préparés d’avance qui font le mouvement commercial, mais le mouvement commercial qui fait les établissements. Les principales villes commerciales d’Angleterre, Southampton, même Liverpool n’étaient, au commencement du siècle, ou peu auparavant, que de simples bourgades; c’est le mouvement commercial qui y a amené les constructions, les docks, les jetées. Là où la nature a préparé des moyens supérieurs et où le parti qu’on peut en tirer est compris, le travail des hommes suit de près, et accomplit des prodiges.

Qu’est-il besoin, d’ailleurs, d’un port à Brest. Il est reconnu, aujourd’hui, que le débarquement à quai ne fait que retarder les déchargements dans les ports, et que le déchargement sur rade, au moyen de chalands, est beaucoup plus facile et plus favorable. Que les lignes de paquebots transatlantiques du Nord et de l’Ouest de la France soient donc établies à Brest, et Brest aura bientôt ses docks sur le bord de sa belle rade, tout près de la gare du chemin de fer, et en communication avec elle, et toutes les constructions maritimes ou commerciales nécessaires.

Car, par la raison même que tout est à faire à Brest, tout pourra y être fait et combiné avec entente et ensemble: chaque ouvrage nouveau sera l’application de l’expérience du moment.

Deux chemins de fer doivent aboutir à la rade de Brest, sur ce point où aucun commerce n’existe encore. En mettant ainsi Brest, par deux voies ferrées, en communication avec le centre et avec le midi de la France, il semble que l’on ait prévu qu’il allait devenir le lien commercial entre les deux mondes.

On peut affirmer, au reste, que l’achèvement de ces chemins de fer ne se fera pas non plus attendre. Jamais peut-être opération plus grande, plus féconde que l’établissement des lignes transatlantiques ne fut entreprise en France; et lorsqu’ainsi les éléments de succès abondent, les capitaux et les moyens d’action se multiplient.

Mais, ce ne sont pas seulement le Havre et Cherbourg qui demandent à servir de port d’attache aux paquebots transatlantiques; Nantes et Bordeaux élèvent aussi leurs prétentions, et nous avons vu que l’exposé des motifs du projet de loi du Gouvernement, et le cahier des charges y annexé, attribuaient à Richard, (port à construire à l’entrée de la Gironde), la ligne du Brésil, et à St-Nazaire (embouchure de la Loire), la ligne des Antilles.

Or, la sortie ou l’entrée du port de St-Nazaire ne sont pas plus faciles que celles du Havre; il n’y a, non plus, à St-Nazaire, ni rade, ni profondeur d’eau suffisante, ni place pour un grand nombre de navires de fort tonnage; et le futur port de Richard, si jamais il parvient à se montrer au-dessus des flots, sera dans des conditions tout aussi défectueuses.

Certes, de pareils motifs, joints à l’inconvénient de la division des services, suffiraient pour écarter Richard et St-Nazaire; mais ils ne sont pas les seuls. Qu’on veuille bien lire les passages du rapport de M. le comte de Chasseloup-Laubat, relatifs à ces deux ports; nous en donnons quelques extraits ici, d’autant plus volontiers, qu’ils font, en outre, ressortir toute l’importance et la nécessité de l’établissement d’une partie des services à Marseille:

«Si l’on consulte les documents de la douane, dit l’honorable rapporteur, on est obligé de reconnaître qu’en donnant à Nantes la ligne des Antilles et à Bordeaux celle du Brésil, le projet contrarie les courants commerciaux actuels, et que peut-être, ainsi, non-seulement il n’attirera pas dans ces deux ports le trafic étranger que notre position géographique en Europe aurait dû nous procurer, si nous avions organisé, dans de bonnes conditions, de rapides communications avec les Amériques, mais encore qu’il laissera échapper une portion notable de nos propres produits au profit d’entreprises étrangères dont notre commerce lui-même sera forcé de rester tributaire.

«Permettez-nous, messieurs, pour rendre notre pensée plus saisissable, d’entrer à ce sujet dans quelques détails: