La marquise de Dorset avait confié Jane à la reine comme à une seconde affection maternelle. Chose singulière! entre Catherine Parr, cette femme supérieure rompue à la cour, et Jane Grey, cette noble enfant qui ignorait tout de la vie, sinon l'étude, il y avait un lien presque impossible et cependant réel. Ce lien était la théologie.
Le naïf enthousiasme de Jane, qui sortait de son parc de Bradgate et de sa forêt de Charnwood avec des yeux aussi sauvages et aussi purs que ceux des biches, sa beauté, son ardeur de comprendre et d'aimer intéressaient la reine douairière. Elle éveillait en souriant dans l'intelligence ingénue et sublime de sa petite-nièce la curiosité de l'infini. Elle répondait aux questions inépuisables de Jane avec autant de certitude et plus d'agrément que M. Aylmer.
Jane avait perdu la forêt de Charnwood, mais elle avait trouvé les bords de la Tamise.
Quelquefois la reine allait à cheval avec Jane seule et deux ou trois serviteurs, de chaumière en chaumière, sous un ciel gris, au milieu de cette vapeur légère qui voile le paysage en Angleterre. Jane sentait et pensait tout haut. Elle passait de la nature à la science enfantine qu'elle avait déjà, et demandait à Catherine Parr tantôt le nom des plantes, tantôt le sens des livres, tantôt le mot des mystères, s'accoutumant dans l'intimité de la reine à tous les mouvements de l'âme, à toutes les évolutions de la dialectique. La veuve de Henri Tudor, étonnée des énergies et des grâces de cette jeune imagination, lui facilitait toutes les hardiesses. Elle ne la retenait que rarement. Car Jane, qui recherchait les nouveautés, ne s'appliquait pas moins aux traditions et la règle lui plaisait autant que la liberté.
Les princesses s'arrêtaient aux cottages. Elles distribuaient aux pauvres l'aumône, aux riches les courtoisies, à tous des Bibles dont les serviteurs de la reine avaient une provision (Voy. une estampe de M. Fourniols). Elles revenaient ensuite soit à Chelsea, soit à Hauworth, Catherine plus contente qu'à Windsor, Jane qu'à Bradgate.
En dehors de ces jours réservés, la reine faisait ses promenades avec Jane et lady Élisabeth. Elles côtoyaient les rives de la Tamise. Montées toutes trois sur des haquenées d'un grand prix, elles étaient entourées d'un cortége d'amis dont le plus illustre était lord Thomas Seymour de Sudley, qui, indépendamment de son château baronnial, possédait des manoirs et des terres dans dix-huit comtés différents. Oncle du roi, frère du duc de Somerset, il était en outre le mari clandestin de la reine douairière. Il semblait fort épris de Catherine Parr et il ne l'était que de la princesse Élisabeth.
La reine excellait à détourner les conversations d'amour par des conversations théologiques dont Jane se mêlait, au vif plaisir de Catherine. Ces conversations à l'air libre, le long de la rivière, sur des sentiers sablés, à travers les prairies ombragées d'ormes et de cèdres, enivraient Jane de bonheur. Sa santé se fortifiait, sa beauté s'épanouissait. Au lieu de sa forêt agreste, rude et négligée, elle avait des horizons de parcs successifs qui paraissaient un seul parc. Les troupeaux erraient çà et là dans l'herbe. Les arbres dessinaient leurs ombres sur la pelouse immense et jetaient irrégulièrement leur verdure variée entre le ciel et la terre. Tout cela souriait à Jane par le contraste des bords de la Tamise avec les perspectives forestières de Bradgate et de Charnwood. L'étiquette, son ennemie, était moindre aussi chez sa tante Catherine que chez son père le marquis de Dorset, et elle révérait chez la reine douairière l'érudition profonde, l'infatigable indulgence d'Aylmer, son professeur et son directeur.
Jane Grey chérissait Catherine Parr et ne lui donna que des joies. Il n'en fut pas de même de la princesse Élisabeth.
Elle était très-attachée à Thomas Seymour. Quand le mariage du grand amiral et de la reine douairière eut été déclaré, la position devint délicate pour Élisabeth. Elle demeurait sous le toit de Catherine Parr et de Seymour. Lui ne se contenait pas. La princesse se défendait, mais elle souffrait de résister.
Les témoignages de mistress Ashley, sa gouvernante, et de Parry, son trésorier, ne sauraient être récusés.