Des larmes bien autrement amères que celles de Jane et d'Édouard furent celles d'Élisabeth. L'amiral avait été le premier amour de la princesse. Elle étouffa ses gémissements dans sa solitude de Hatfield. Elle s'enveloppa de silence et de prudence. Elle s'entoura pieusement des souvenirs de Seymour. Elle s'attacha de plus en plus à mistress Ashley et à Parry qui étaient des agents entre elle et l'amiral. Elle nomma dans la suite à l'un des postes de sa maison Harrington qui avait été fort dévoué à Thomas Seymour et qui composa sur lui pour la princesse ces vers jaillis du cœur:
«Homme rare, doué d'une force supérieure et d'une mâle beauté; fait pour briller et sur terre et sur mer; d'une amitié constante dans le bonheur ainsi que dans l'adversité; sage dans la paix, habile et intrépide dans la guerre. A pied ou à cheval, au milieu des périls comme au milieu des jeux, il était toujours sans rival; plusieurs essayèrent de l'égaler, mais vainement. Sujet fidèle de son roi, serviteur généreux, ami de Dieu et de la vérité, ennemi des fanatiques de Rome, magnifique chez l'étranger pour l'honneur de son pays, modéré chez lui, quoique l'abondance y régnât, il nourrissait dans sa noble maison plus d'infortunés que beaucoup de ceux qui étaient élevés au-dessus de lui. Tel était l'homme qui, sans s'être rendu coupable, sans aucune cause légitime, fut condamné à périr et dont le sang fut versé contre toutes les lois de la nature, de la raison et de la justice.»
L'exécution de Thomas Seymour retentit comme un fratricide et le sentiment universel fut hostile au lord protecteur. Il y eut un cri sourd dans toutes les poitrines. On disait que Thomas Seymour aimait son neveu et que, s'il était coupable, ce n'était pas envers le roi, mais seulement envers le duc de Somerset.
C'est le comte de Warwick, le plus perversement réfléchi des ambitieux, qui attisa l'amiral et qui endurcit le protecteur, afin d'immoler l'un, de déshonorer l'autre et de s'élever sur la ruine de tous les deux.
Maintenant il n'avait plus que Somerset à renverser. Il y travailla sans relâche et le protecteur lui aplanit les voies.
La misère était inouïe. Il y eut des révoltes dans beaucoup de comtés. Les plus graves furent celles du comté de Devon qu'apaisa lord Russel, et surtout l'échauffourée du comté de Norfolk où Warwick déploya une foudroyante habileté. Il dissipa les insurgés, en tua deux mille, s'empara de Ket, un tanneur, le général des paysans et le châtia du gibet.
Ce succès rehaussa les autres succès militaires du comte de Warwick. Sa gloire s'en accrut: celle de Somerset diminua. Le protecteur foula toutes les prétentions de la noblesse. Il amnistia les séditieux. Cette indulgence parut aux uns de la complicité, aux autres de la pusillanimité: ce pouvait être de la commisération et de la politique. Quoi qu'il en soit, le comte de Warwick s'était simplifié l'avenir par la mort de Thomas Seymour. Il n'avait plus qu'un adversaire, le duc de Somerset, et cet adversaire était odieux.
Warwick accumula bientôt sur lui des rumeurs sinistres. Ses espions les semaient et les propageaient dans tous les quartiers de Londres et dans tous les comtés. Le protecteur, disaient-ils, avait traité avec les ambassadeurs, distribué des gouvernements et des évêchés sans l'avis du conseil. Il avait falsifié les monnaies et dilapidé le trésor. Il avait persécuté l'aristocratie et favorisé les rébellions. Il avait négligé l'armée, calomnié les lords ses anciens collègues, isolé le roi, soit du Parlement, soit de la nation, et circonvenu son neveu trop docile par les serviteurs de la domesticité!
Il bâtissait dans le Strand un palais trop splendide pour un sujet, un palais dont les escaliers descendaient jusqu'à la Tamise, dont les terrasses dominaient le fleuve, dont les galeries ne comptaient que des chefs-d'œuvre. Il en avait posé les assises sur l'emplacement de trois palais épiscopaux et d'une église paroissiale et il l'avait construit avec les matériaux de deux chapelles et d'un cloître. Rien ne lui coûtait. Il dépensait pour son architecture personnelle mille guinées par jour. C'était un scandale qu'un tel luxe au sein de la détresse de tout un peuple.
Quand l'opinion fut incendiée, le comte de Warwick, qui avait gagné la majorité des lords du conseil, arma un grand nombre de ses partisans. Il se rendit avec eux dans l'immense hôtel de l'évêque d'Ély, au centre du quartier d'Holborn. C'était le 6 octobre 1549. Le duc de Somerset emmena le roi à Hampton-Court, puis à Windsor. Warwick s'assura du concours des officiers municipaux, du lord-maire et du gouverneur de la Tour. Le 9 octobre, tous les conseillers privés, moins deux étaient autour de Warwick. Le roi était seul à Windsor avec le protecteur, Cranmer et Paget.