«Tout le chemin que la princesse traversa avec son cortége, depuis la porte du parc jusqu'au château, était couvert de sable fin.»
La princesse Marie avait alors trente-quatre ans, la princesse Élisabeth en avait dix-huit et Jane Grey quatorze, l'âge du roi.
Jane, soit à la cour, soit dans le Leicestershire, à Bradgate, avait avec elle une cassette dont le fond était toujours Platon et la Bible.
C'étaient ses deux livres. Elle méditait la Bible en hébreu ou en anglais, Platon en grec.
Ce qui la pénétrait avec la poésie des prophètes et la morale du Christ, c'était la philosophie de Platon. Son âme était imbibée de ces odeurs et on les respirait auprès d'elle. Les humanistes comme Ascham et Aylmer, les réformateurs comme Bucer et Vermigli, les évêques comme Thirleby et Cranmer, les jeunes seigneurs comme les Dudley, les Norfolk, les Seymour, Édouard VI lui-même, étaient captivés, ensorcelés. Car cette princesse se montrait la plus séduisante jeune fille de la cour, de la ville et des champs. Partout lady Jane était la première.
Par delà tous ses goûts, son goût le plus vif était pour Platon.
Elle suivait en imagination les traces du grand philosophe dans les détours innombrables de ses dialogues, comme dans autant de forêts sacrées plus enchantées que sa forêt de Charnwood. Là, ce n'étaient pas de cruels chasseurs, poursuivant et tuant de faibles animaux. C'étaient des troupes de jeunes hommes, tantôt dans une palestre, au milieu des divertissements; tantôt à l'ombre des orangers; tantôt sur l'herbe fraîche, au bord de l'Ilissus, au murmure du flot, au chant des cigales. Socrate passait et repassait dans ces groupes, s'adressant soit à l'un, soit à l'autre, interrogeant et répondant, démasquant les sophistes, dévoilant les égoïsmes, suscitant les vertus, enlevant à travers les évolutions d'un génie inépuisable toutes ces intelligences exquises de l'Attique.
Tout est pur aux purs. Jane s'égarait et se retrouvait au milieu des dialogues. Elle ne comprenait pas les fanges de la Grèce, ni ses mœurs infâmes, et la pensée de la vierge n'en était pas plus ternie que le rayon n'est souillé par la boue des carrefours sur laquelle il luit. Jane répétait après Diotime, la Mantinéenne:
«O, mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle.»
Socrate était le guide de Jane et la préservait de toute profanation.