Jane Grey se risquait avec confiance sur les ailes du philosophe.
«La vertu des ailes, dit Socrate, est de porter ce qui est pesant vers les régions habitées par les Dieux, et elles participent plus que toutes les choses corporelles à ce qui est divin. Or, ce qui est divin, c'est le beau, le vrai, le bien, et tout ce qui leur ressemble. Voilà ce qui fortifie principalement les ailes de l'âme.»
Et ailleurs:
«Le lieu qui est au-dessus du ciel, aucun de nos poëtes ne l'a encore célébré; aucun ne le célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce qui en est, car il ne faut pas craindre de publier la vérité, quand on parle sur la vérité. L'Essence sans couleur, sans forme, impalpable, ne peut y être scrutée que par l'intelligence, ce flambeau de l'âme. Autour de l'Essence est la place de la science. Or, la pensée des Dieux, qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, comme celle de toute âme qui doit remplir sa destinée, aime à voir l'Essence dont elle est depuis longtemps séparée, et se livre avec délices à la méditation de cette Essence, jusqu'au moment où le mouvement circulaire reporte les Dieux au point de leur départ. Dans ce trajet leur pensée a contemplé la justice; elle a contemplé la science, non point celle où entre le changement, ni celle qui paraît différente dans les différents objets qu'il nous plaît d'appeler des Êtres, mais la science telle qu'elle existe dans ce qui est l'Être par excellence. Après quoi, les Dieux replongent dans l'intérieur du ciel et reviennent à leur palais; aussitôt qu'ils arrivent, le cocher conduisant les coursiers à la crèche, répand devant leurs naseaux l'ambroisie et leur verse le nectar. Telle est la vie des Dieux. Parmi les autres âmes, celles qui s'éloignent le moins des âmes divines n'éprouvent jamais aucun mal.»
Ce sont là quelques-uns des fragments, que Jane Grey copiait de sa main. Quand elle les avait retenus et récités, elle s'écriait en grec, à l'exemple de Socrate et à la joie d'Aylmer: O Pan, donne moi la vertu intérieure de l'âme! voilà tout mon vœu.»
Chose singulière! une jeune fille anglaise pouvait prier dans Platon comme Aylmer et Ascham sans cesser d'être biblique. En cela, les humanistes ne s'écartaient pas des Pères de l'Église si fervents pour le disciple de Socrate. Dans ces jeux surprenants du seizième siècle, l'antiquité et la Réforme se confondaient; seulement sous des mots anciens les sentiments étaient nouveaux. L'écorce de ce grand arbre de la Renaissance était païenne, mais la séve était chrétienne, et, par elle, reverdissait le vieux tronc presque desséché.
Je l'entrevois cette Renaissance, telle qu'elle brillait alors. Car d'un même coup d'œil que ses initiés, j'ai regardé ses horizons. Au commencement de ce siècle, à une heure de renaissance aussi, n'avons-nous pas feuilleté, nous spiritualistes, avec un saisissement religieux les dialogues de Socrate? Nous étions quelques amis, entre autres George Farcy, un héros de la liberté mort dans les journées de juillet et Eugène Burnouf, un héros de la science mort dans des labeurs sacrés sur les livres primitifs de l'Inde. Eux et moi, à vingt ans que nous avions, nous emportions sous les tilleuls du Luxembourg les volumes de Platon, et, le long d'une allée où se promenait souvent Royer-Collard solitaire, nous lisions et nous causions dans les lueurs philosophiques d'une aube ineffable. La réverbération de l'antiquité était sur nous, en nous, et je puis interpréter par nos extases l'extase du seizième siècle. Je ne crains pas de le dire, c'est de la sorte qu'il faut avoir senti l'antiquité, au matin, dans une fraîcheur de rosée, pour la juger, le soir, sans sécheresse à travers la douce réminiscence des jeunes impressions; c'est de la sorte que l'on doit découvrir l'Angleterre d'Édouard VI aux splendeurs de la Renaissance et de l'analogie.
Les réformateurs avaient tellement christianisé Platon et tellement platonisé la Bible, ils avaient tellement échauffé la Grèce par la Judée, tellement illuminé la Judée par la Grèce, qu'ils avaient réconcilié en eux les génies du mont Horeb et du cap Sunium. Par la perception de l'Essence que Socrate révèle, ils avaient même touché à la partie ontologique de la métaphysique, partie transcendentale, réalité objective, dont Kant, Fichte, Schelling et Hegel ont indiqué naguère les secrets, tandis que Locke, Condillac et tout le dix-huitième siècle réduisirent la métaphysique à la simple analyse de l'entendement, à la psychologie. Platon, lui, n'avait rien omis de la totalité de l'Être. C'est pourquoi, s'il a été développé et traduit, il n'a encore été ni dépassé, ni surpassé.
La philosophie, dans son expression la plus sainte, est une aspiration au delà des systèmes, l'aspiration directe d'une âme individuelle vers un Dieu infini.
Des génies incomparables nous éclairent la route: Platon d'abord. Aucun n'est au-dessus de Platon. Jane Grey le soupçonnait et nous le savons, nous qui avons aiguisé nos esprits contre l'algèbre sceptique et stérile de Fichte, de Schelling et de Hegel, nous qui avons successivement vécu de la moelle de Bacon, de Descartes, de Leibniz et de Kant, ces quatre-là les plus grands des modernes, nous, qui du sein de tant de systèmes, retenons le privilége d'aspirer toujours plus haut. Cette aspiration, la faculté ailée de l'homme, où est-elle mieux que chez Platon? ni chez les philosophes que nous avons nommés, ni chez Aristote, ni chez Pythagore, ni chez personne. Toutefois la métaphysique est comme la terre; elle gagne à être labourée et il est bon, malgré tout, que les Allemands de ce siècle aient construit leurs monuments d'abstractions. Non pas que je sois avec eux. Kant, le plus original, est sceptique. Tous les autres sont panthéistes. Leur doctrine consiste dans la soudure de Dieu et de l'univers. Par cette coexistence, ils ressuscitent le chaos. Je ne les accepte pas, je les constate. Je constate Fichte, ce Germain ivre du moi jusqu'à ensevelir Dieu dans cet atome. Je constate Schelling, ce panthéiste armé du thyrse qui, absorbant l'univers en Dieu, sombre dans le mysticisme; je constate Hegel ce panthéiste épique dont l'effort est de confisquer Dieu dans l'univers, dans l'homme, et qui par là sombre en plein athéisme.