Je ne ferai pas difficulté d'écouter de Hegel son évolution de l'idée, sa théorie de l'histoire, du devenir, du progrès, mais à une condition, c'est qu'au-dessus de la poussière qu'il soulève, j'aurai pour appuis ces granits inébranlables: le cogito, ergo sum de Descartes, ce qui implique l'âme; l'unité substantielle de Platon et de Leibniz, ce qui implique Dieu; puis après tout comme avant tout, le moi personnel avec son invincible gravitation vers l'infini personnel, ce qui implique l'immortalité. Voilà de quelles précautions je m'entoure contre Hegel, le plus surfait des hommes, ingénieux sans doute et intrépide dans l'absurde, mais inférieur à Kant qui lui-même était inférieur à Leibniz, le premier des modernes comme Platon est le premier des anciens. Platon a mérité le nom de Divin et Leibniz vécut tellement dans l'intimité de Dieu, qu'il en reçut pour ainsi dire la confidence et qu'il put expliquer les plans de la Providence calomniée.
«Les perfections de Dieu, dit ce grand homme, sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes: il est un océan et nous ne sommes que des gouttes. Il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu... Toute la beauté est un épanchement de ses rayons.
«... En réalité point de mort, mais un progrès incessant et spontané du monde vers ce comble d'idéal et de sublimité dont les œuvres de Dieu sont capables.
«Ainsi tous les êtres sont immortels et en voie de progrès perpétuel et indéfini: mais entre tous les êtres, il y en a un susceptible de connaître tous les autres, d'embrasser le dessein de l'univers et de le rattacher à son principe divin. Bien plus, cet être privilégié a un avantage plus précieux encore: il concourt à l'accomplissement des desseins de Dieu. Cet être n'est pas une chose, il est une personne. Il est dans son petit monde une Providence, image de la Providence universelle. Un tel être non-seulement ne peut perdre sa substance, mais il ne peut pas perdre ce qu'il y a en elle de singulièrement propre et divin, la personnalité. Et ce n'est point là une simple espérance dont le sage s'enchante innocemment, c'est une vérité certaine où concourent toutes les sciences de la nature et du monde moral. C'est le dernier mot de la philosophie.
«.... Il ne faut donc point douter que Dieu n'ait ordonné tout en sorte que les esprits (qui sont quasi de sa race) non-seulement puissent vivre toujours, ce qui est immanquable, mais encore qu'ils conservent toujours leur qualité morale, afin que sa cité ne perde aucune personne comme le monde ne perd aucune substance.»
Ce n'est pas lui, Leibniz, la tête la plus incommensurable de toutes les grandes têtes humaines, ce n'est pas lui qui eût repoussé comme Hegel le Dieu personnel et l'immortalité de l'homme. Qu'on lise et qu'on relise la Théodicée de Leibniz, ses Essais, sa correspondance, toutes ses pages, et l'on verra au contraire de quel accent il affirme les dogmes suprêmes. Il s'échappe de ce génie librement sacerdotal un souffle d'infini à travers les siècles et à travers les âmes, un souffle doux et fort qui épanouit la vérité en même temps qu'il sèche et flétrit l'erreur de quelque nom qu'elle s'appelle, superstition, panthéisme, scepticisme, positivisme, athéisme.
Leibniz excepté, je préfère Kant à tous les philosophes allemands, à Fichte, à Schelling, à Hegel, à Schopenhauer qui dans son opposition à eux procède d'eux et qui se jette dans le nihilisme.
Kant du moins, qui a déchaîné l'idéalisme, s'est attaché au devoir. Il a dit: «Il y a deux choses dont l'admiration augmente sans cesse en mon âme: la vue du ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au dedans de moi.»
Le philosophe de Kœnigsberg est touchant lorsqu'il prononce ces paroles, parce qu'elles ont une portée poignante sur ses lèvres. Elles sont un démenti dont il se frappe; elles signifient: mon instinct vaut mieux que ma métaphysique, ma métaphysique me donne un Dieu subjectif, une nature subjective; mon instinct me donne une nature objective, un Dieu objectif. Ma métaphysique ne me donne que le moi, mon instinct me donne encore le non-moi.
Cette pensée ainsi commentée est bien pathétique chez Kant. Voilà un métaphysicien qui confesse la nature, la morale et par conséquent Dieu, malgré la métaphysique. Son âme ne peut se détacher de la cause première et paternelle, son âme ne peut pas plus se passer de Dieu que ses poumons d'air. Pour qu'il vive, il lui faut Dieu. Son cerveau faiblissant dans l'affirmation de ce Dieu qui lui est nécessaire, sa poitrine parle. Cette intelligence est très-grande et pourtant elle fléchit devant le problème de Dieu; c'est le cœur qui conclut. Le vieux Teuton trahi par la formule, lui le père des formules, est sauvé par le sentiment. C'est sa honte comme philosophe, et, comme homme, c'est sa gloire. La foi de Kant est tragique; celle de Leibniz est sereine, car il atteste métaphysiquement et moralement Dieu, la nature et plus que la liberté: l'immortalité.