La philosophie allemande, fille de Kant, s'est retournée contre la logique de Kant. Elle a cru rectifier cette logique et aller plus loin que Platon et Leibniz en allant au panthéisme. Hegel, le Spinosa du dix-neuvième siècle, a tué sous lui par cet excès la métaphysique, si bien que l'Allemagne elle-même, après tant d'orgies d'idéalisme, incline au théisme, la philosophie et la religion du genre humain. On dirait que le spiritualisme va renaître par l'instinct. Qui vaincra les sophistes? qui sera Socrate aujourd'hui? qui désignera les principes indéfectibles de la philosophie, ceux qui doivent surnager toujours? Ce sera l'instinct, l'instinct qui a dompté Kant et qui gouverne l'humanité.

La plus grande grandeur des métaphysiciens, c'est de ne pas contredire l'instinct, tout en l'élevant à la dignité de la science. L'essence de Platon, qui produit les notions du beau, du vrai et du bien, est Dieu; l'absolu de Leibniz est Dieu aussi. «Il n'y a, dit-il, qu'un seul absolu, à savoir, Dieu.» Et le Dieu de Leibniz est personnel, et l'immortalité qu'il en dégage garde la conscience du moi.

La science trop souvent s'efforce de dominer l'âme; elle l'enveloppe, elle est près de l'obscurcir à force d'assembler autour d'elle des nuages. Mais la science a moins de nuages que l'âme n'a de rayons. L'âme, au moment où elle paraît enténébrée et comme étouffée, rejaillit en torrents lumineux, et, lors même qu'elle ne dissipe pas entièrement les brouillards accumulés, elle se manifeste par des percées sublimes vers le ciel. Si la science est bonne pour aller à Dieu, l'âme est meilleure. La science est sujette à s'embarrasser dans d'inextricables paradoxes, l'âme qui ne calcule pas si froidement le chemin, le devine, franchit les obstacles et touche au but.

L'Allemagne de notre siècle a mis le rêve dans la science, elle y a mis la caricature et le mélodrame. Le monde qui avait résisté à Malebranche et à Spinosa, l'un le plus aimable, l'autre le plus profond des panthéistes, tous deux issus de Descartes, le monde a eu peur de Schelling et de Hegel, ces récents panthéistes issus de Kant. Il a pris au sérieux les étudiants aux longs cheveux blonds, enthousiastes du tabac, de la bière et de l'absolu, qui pendant cinquante années ont poussé des hourras de mépris sur Bacon, Descartes, Leibniz, et se sont désabusés successivement de Kant, de Fichte, de Schelling même, pour ne plus jurer que par Hegel, naufragé à son tour. Le monde, qui ne comprenait pas bien, eut un moment d'effroi et de lâcheté. L'Allemagne, cette nation sentimentale et d'une bonhomie grandiose, le surprit par des bouffissures, des exagérations, des bizarreries et des charlatanismes quelquefois sincères. Intimidé un instant devant ces tréteaux tudesques, le monde faillit céder Dieu, la liberté et l'immortalité. Si peu qu'ait duré l'illusion, c'est trop. Elle aura été salutaire au moins en ramenant virilement à l'austère et sobre vérité.

L'autorité métaphysique de l'Angleterre et de la France, je la trouve dans Bacon, dans Newton et dans Descartes; l'autorité métaphysique de l'Allemagne, je la trouve dans Leibniz, et à beaucoup d'égards dans Kant. Les autres sont de faux grands hommes de classes et de paradoxes. Les vrais grands hommes sont ceux dont la science souveraine suit la ligne ascensionnelle de l'âme. Impuissante contre l'âme, la science est toute-puissante avec elle.

Les réformateurs du seizième siècle, tous plus ou moins admirateurs de Platon, étaient dans cette belle direction de spiritualisme, et ils y avaient mis la cour d'Édouard VI.

Parmi les jeunes filles et les jeunes seigneurs de cette cour, Jane Grey se distinguait par son naturel. Elle était exempte d'affectation. Tandis que Platon surchargeait tant d'autres de syllogismes, elle, il la parfumait d'un peu de son huile athénienne. Cette tête charmante était le sanctuaire le plus accompli de la Raison. Une inspiration spiritualiste battait ses pulsations dans ces tempes harmonieuses, et rendait ses oracles dans ce front virginal. Cette princesse avait la mesure des choses. Elle conservait le respect, et elle déployait l'audace. Elle était la Béatrix, non d'un poëte, mais de tous les théologiens et de tous les princes. Sage et réfléchie elle s'appliquait à personnifier le bien, à user le mal. Elle cultivait la philosophie à la veille de la passion, et la métaphysique à la veille de l'amour.

Elle avait une organisation magnanime. Elle eut une éducation très-bonne au fond par la double épreuve des plaisirs et des peines.