Les sévérités, les préjugés, les inintelligences, les rigueurs même de la famille n'auront pas cette puissance sur Jane de l'aigrir ou de la révolter, mais seulement de redoubler son zèle pour l'étude. L'étude ne fut pas une distraction pour la princesse, elle fut une vocation de son âme, une consolation des tristesses de son foyer splendide et orgueilleux.
Aylmer, le compagnon de ses travaux intellectuels, lui fut mieux que la famille, il lui fut une providence. Il la dirigeait dans les plus humbles et dans les plus hautes recherches. Jane chérit comme un père ce vénérable maître. Lui, il adora Jane, tout en l'initiant aux lettres et aux arts.
Elle apprit toutes les langues classiques et presque toutes les langues vivantes. Après la Bible et la philosophie, ce qu'elle préférait c'était la poésie et l'histoire. Platon était son grand homme. Elle l'abordait familièrement et face à face sans traducteurs pédantesques. Elle le lisait en grec comme David en hébreu. Homère, Virgile et Plutarque la délassaient des génies austères.
Le plus souvent, soit à Londres au palais des Dorset dans Grey's-Place, soit à Bradgate, les proches de Jane la trouvaient dans son cabinet toute préoccupée de Platon. Elle ne pouvait s'arracher à ces grandes pages. Plutôt que d'y renoncer, elle négligeait ses promenades les plus riantes à cheval ou en barge ou à pied.
Ordinairement, lorsqu'on chassait dans le parc de Bradgate, Jane se cachait en quelque recoin du château; et lorsqu'on chassait dans la forêt de Charnwood, Jane se cachait sous les ramures du parc. Ces inconvenances chez une personne d'un rang si élevé impatientaient le marquis et la marquise de Dorset, qui ont droit d'être appelés maintenant, par décision d'Édouard VI, le duc et la duchesse de Suffolk. Ils s'offensaient des fantaisies de leur fille aînée. Il y avait à Bradgate des orages domestiques dont Jane souffrait, mais qui ne la corrigeaient pas.
Les faits sont nombreux et caractéristiques. Je n'en citerai que deux.
Dans l'été de 1550, il y avait grande compagnie à Bradgate. Une chasse dans la vaste forêt de Charnwood avait été arrêtée. Tout le monde était disposé dès le matin. Le château était d'un joyeux tumulte. Les chevaux, tout sellés et harnachés, piaffaient et hennissaient dans les cours. Au moment de partir, les dames et les seigneurs s'aperçurent de l'absence de Jane Grey. Où était-elle? Voilà ce qu'on se demandait, après l'avoir vainement cherchée. Ses deux petites sœurs ayant dit qu'elle était dans le parc, toute la compagnie s'élança sur les traces de la belle Jane. On joua, on folâtra par les sentiers sablés, et l'on trouva sous un saule, au bord de l'eau, la charmante princesse. Entourée de biches et de chevreuils, elle se penchait sur un Platon dans lequel elle était absorbée et qu'elle noyait des boucles de ses cheveux. Au bruit, Jane se levant du gazon, remercia ses proches et leurs hôtes de leur courtoisie. Elle referma en rougissant les dialogues divins, les confia à l'une de ses femmes, et, rejoignant les chevaux, elle galopa avec ses amis, à l'ombre de la forêt, aux aboiements des chiens et au son des cors. (Estampes, cartons de M. Fourniols.) Elle fut grondée au retour par sa mère, l'impérieuse duchesse de Suffolk.
Un autre jour, en 1551 (Jane avait quatorze ans), la chasse ne retentissait pas dans la forêt de Charnwood, mais dans le parc de Bradgate, fort pittoresque encore et d'une étendue de plus de trois lieues. Le duc et la duchesse de Suffolk se livraient avec impétuosité à ce grand plaisir que Jane réprouvait et auquel d'ailleurs elle préférait ses livres.
Ce jour-là, Roger Ascham, le même qui fut précepteur d'Élisabeth, venait, avant son pèlerinage d'Allemagne, prendre congé des seigneurs de Bradgate. Arrivé au château, il se disposait à attendre dans la salle de parade la fin de la chasse dont il entendait au loin les fanfares, lorsqu'une suivante de lady Jane l'avertit que la princesse était dans son appartement. Ascham, qui respectait le duc et la duchesse de Suffolk, mais qui admirait et aimait Jane uniquement, s'empressa de monter chez elle. Introduit dans le cabinet de la princesse, il l'aperçut établie à une petite table sur laquelle il y avait un livre ouvert. Après la première joie et les premiers compliments, Ascham s'informa de lady Jane quel était ce livre, et, s'en approchant, il lut ce nom: le Phédon, pendant que Jane Grey le prononçait en lui répondant.
Entre cette jeune fille et cet humaniste, le Phédon est émouvant. C'est la question de l'immortalité; il n'y en a pas de plus grande.