L'homme est âme et corps.
L'âme, supérieure au corps jusqu'à le sacrifier complétement, peut exister et d'autant mieux exister sans lui. Elle se sépare de ses organes et les contrarie, elle réprime ses passions, elle les soumet pour entrer, d'abstraction en abstraction, dans l'austère profondeur des idées. Ces idées, comment sont-elles en nous? N'étions-nous pas avant d'être, puisqu'en sortant de Dieu, où notre âme était enveloppée, cette âme trouve en ce monde, où elle n'est plus essence, où elle est personne, les notions nécessaires, universelles, au milieu desquelles elle a vécu dans la substance. L'âme, en apprenant, se souviendrait-elle? Dans cette hypothèse, l'âme qui aurait précédé le corps pourrait lui survivre; l'âme, qui aurait primordialement une racine dans la substance, participerait de cette substance: elle serait immortelle.
Comment d'ailleurs l'âme se dissoudrait-elle, puisqu'elle n'est pas composée, mais simple, identique et fixe en soi? Les âmes, ces unités vivantes dont Dieu est le centre, le père et l'idéal, tendent à la perfection dont elles ont été pénétrées dans le sein sacré de la substance, leur obscur et primitif berceau. Platon, qui est à Socrate ce que le génie métaphysique est au bon sens et à l'héroïsme, s'efface ici, et, adoptant la manière de son maître, il n'insiste pas sur la probabilité indubitable que nous renaîtrons avec la conscience, non-seulement de notre vie présente, mais encore de notre existence ou de nos existences sourdes, lointaines, à l'aide desquelles nous avons surgi des gouffres de l'être, par tous les degrés de l'être, jusqu'à la personnalité de plus en plus libre et vaste. S'il ne se fût subordonné à Socrate, Platon aurait bien pu prédire aux âmes qu'elles joindraient à leur plénitude future la mémoire active de leur ténébreuse croissance, la réminiscence claire de leur séjour reculé au plus épais de l'essence, et la perception radieuse de leurs apparitions anciennes, maintenant oubliées. Par déférence pour Socrate, il a un peu réduit la trame intellectuelle du Phédon. Moins orientale, elle n'en est que plus saisissante dans son insinuation hellénique.
Quoi qu'il en soit, le Phédon sur la table de Jane Grey fut une surprise et une allégresse pour Ascham. Car ce livre était, comme l'âme de Socrate, tout rempli des rhythmes de la Pythie et du dieu de Delphes. On y respire la métaphysique grecque et déjà la morale évangélique dans un mélange d'instinct et de science; on y respire l'éternité de Dieu et l'indestructibilité de l'homme. Le Phédon, c'est le chant du cygne, la prière du soir; c'est le dernier mot de la dialectique et de l'enthousiasme: l'immortalité. C'est l'hymne irréfutable et consacré du spiritualisme.
Les matérialistes, ces prophètes de la nuit éternelle, ces dévots du néant, réclament toutefois et disent que les arguments antiques, si forts dans leur naïveté, n'ont rien de décisif. Ils répètent leur argument à eux, leur argument le plus spécieux que sa brutale logique n'empêche pas d'être faux.
Le voici cet argument:
«Pourquoi nous vanter et nous accroître, puisque nous sommes destinés à diminuer et à périr? Nous n'étions pas avant la vie, donc nous ne serons plus après la mort.»
Je n'affaiblis pas l'objection. Je réponds que l'homme n'est qu'un atome par son corps, mais que par son âme il déborde le monde. Il contient le passé, le présent, l'avenir. Il est plus immense que toutes les planètes ensemble, plus durable que les astres. L'apparence de petitesse est vaincue par une réalité de grandeur dans la succession et dans l'étendue, dans le temps et dans l'espace. Il suffit du moindre acte de mémoire pour me livrer le passé qui n'est plus, du moindre acte d'intelligence pour me livrer le présent qui est; il suffit du moindre acte de pressentiment pour me livrer l'avenir qui n'est pas encore. Nous touchons dès ici-bas plus que l'immortalité. Notre réveil des profondeurs de la substance s'appelle naissance, notre réveil de la mort s'appelle résurrection. La résurrection qui accomplira notre pressentiment pourrait bien nous restituer le passé primitif en dissipant les ombres de notre mémoire. Même si je renonce à cette belle théorie des existences antérieures, rien ne m'embarrasse avec les matérialistes. Je suppose que nous ne fussions originairement ni dans la vie, ni dans le principe de la vie, cela ferait-il que notre âme ne fût pas immortelle quand elle est pleine d'immortelles pensées? Allez, tristes rêveurs, prêtres d'une pincée de cendres, débiles apôtres du vide, il ne sera pas plus difficile à Dieu de conserver cette âme que de la créer. Continuez de balbutier votre paradis souterrain et de mener votre songe d'argile au bruit de la pioche du fossoyeur, non, vous ne persuaderez pas le genre humain. Il sait que Dieu ne lui a pas mesuré, comme vous, six pieds de sépulcre pour infini; il sait que si Dieu a formé l'âme, ce n'est pas pour l'Érèbe, c'est pour la lumière; ce n'est pas pour la mort, c'est pour la vie. Il sait qu'elle sera certainement, l'immortalité, par cette autre raison péremptoire qu'elle est plus digne de Dieu et de l'homme. Or c'est toujours ce qui est le plus beau qui est le plus vrai.
Je poursuis et je dis: Dieu étant, et c'est pour moi une évidence, il est le principe du devoir de l'accomplissement duquel se déduit comme loi le bonheur. Or c'est le contraire de cette loi qui arrive souvent. Le héros et le saint ne trouvent ordinairement ici-bas que l'infortune. Donc l'ordre moral, troublé par cette iniquité apparente dans ce monde, sera rétabli ailleurs par le Dieu de tous les mondes, et l'immortalité est infaillible. La justice n'est pas refusée, elle n'est qu'ajournée. Et puis, n'est-il pas aussi bon qu'il est équitable, le Dieu des âmes, et l'immortalité ne jaillit-elle pas de cette bonté? Car où serait la bonté divine, si le moi n'était pas perpétuel? Où serait la bonté divine, si l'être immuable en qui elle réside gardait à la confiance de l'homme une déception et tarissait cette source inépuisable à laquelle aspire notre soif? Ah! le Phédon mérite d'être achevé. Platon en a fait avec son génie le poëme de l'espérance; faisons-en avec notre cœur, avec notre méditation et avec notre Dieu, le poëme de la certitude.