Ascham, content comme philosophe, le fut aussi comme humaniste. Le Phédon de Bradgate, en effet, n'était pas un Phédon quelconque, un Phédon traduit; c'était le Phédon original, le Phédon grec.

«Ainsi voilà, s'écria Ascham avec transport, les plaisirs que vous préférez à cette chasse barbare?

—J'estime, dit Jane en souriant, que tout leur divertissement dans le parc n'est rien auprès des délices que j'éprouve à la lecture de Platon. Hélas! qu'ils sont loin de connaître les véritables biens!»

Ascham lui ayant demandé comment ces goûts si nobles lui étaient venus.

«Je vais vous le dire, reprit-elle, et probablement vous étonner. Une des plus grandes miséricordes de Dieu sur moi, c'est de m'avoir donné, en même temps que des parents si impérieux, un professeur si bienveillant; car lorsque je suis en présence soit de mon père, soit de ma mère, quand je veux parler ou me taire, m'asseoir, rester debout ou marcher, ou manger, ou coudre, ou danser, ou faire tout autre chose, il faut que je tâche d'observer une à une les tyrannies de l'étiquette. Autrement je suis grondée, quelquefois même maltraitée; alors me voilà triste et malheureuse jusqu'au moment où paraît M. Aylmer. Cet indulgent ami me prodigue, lui, ses leçons avec tant de condescendance affectueuse, qu'elles passent comme des éclairs et que l'étude est pour moi un ravissement. Vous pouvez juger, d'après cela, si mes livres ont été mes consolateurs. Chaque jour, ils m'apportent des félicités que je ne saurais trouver autre part.»

Ces révélations d'Ascham sont, dans leur sincérité, d'une haute importance historique. On comprend Jane, ses habitudes, sa vie à la campagne, ses luttes contre ses parents, qui consentaient bien à ce qu'Aylmer amusât leur fille avec de vieux livres, mais à la condition qu'elle resterait princesse et qu'elle n'oublierait pas son rôle à la cour. Jane avait beaucoup d'égards pour les siens et s'efforçait de ne les désobliger en aucune circonstance. Seulement elle défendait sa liberté, son âme, ses admirations; et la jeune princesse féodale, adorant à la fois le Christ et les Muses à la manière de Mélanchthon, est par ce croisement même, dans lequel excella plus tard notre Fénelon, l'une des figures les plus originales de la Renaissance. Elle s'était vouée merveilleusement à la philosophie, dont elle habitait tous les sommets, soit avec les Pères de l'Église, soit avec les métaphysiciens antiques, soit avec les grands réformateurs, hommes augustes qu'elle confondait presque, malgré leur diversité, dans un même culte.

Le protestantisme laissa Jane Grey sur ces hauteurs. Ame vastement religieuse, de cette élévation, par son ample doctrine, elle dominait les sectes et présageait à son insu la raison moderne.