CHAPITRE XII.

Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les seigneurs, son érudition avec les humanistes.—Ardeur de Jane pour l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli: leurs portraits.—Par ces deux réformateurs Jane connaît Bullinger.—Elle fait amitié avec lui.—Les trois lettres de la princesse au réformateur conservées dans la bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie, ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane Grey et Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de Zurich à travers la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son portrait.—Une remarque d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane.

L'année 1551, où Roger Ascham visita le duc de Suffolk à Bradgate et rencontra Jane tout absorbée dans le Phédon, fut une année charmante pour la jeune fille. Lady Jane était en fleur. Son puritanisme était plein de grâce. Son esprit s'éveillait. Dès qu'on l'annonçait à Greenwich ou dans toute autre résidence royale, elle était un événement. Elle plaisait à tous et surtout à Édouard VI. Le monarque adolescent consultait Jane. Elle lui donnait des conseils. Elle discutait avec la princesse Élisabeth. Elle évitait l'aigre contradiction de la princesse Marie, qui prenait avec elle, avec Élisabeth et avec Édouard, des airs de marâtre. Elle était ingénue, pensive, recueillie, mais elle n'était pas sauvage. Elle avait en elle une assurance candide qui venait de sa naissance, de son intelligence et de son naturel exquis. Elle changeait de manières et de ton, sans le vouloir, selon les interlocuteurs. Elle raillait avec Ferrers, le poëte de la cour; elle badinait avec le jeune lord Hertford, fils du duc de Somerset; elle encourageait la timidité de Guildford; elle réprimait les hardiesses de Robert Dudley, depuis comte de Leicester; elle écoutait avec une pieuse attention l'archevêque de Cantorbéry, Cranmer, et elle engageait des correspondances soit avec Ascham, soit avec Aylmer, soit avec Bullinger.

Ce réformateur était l'un des favoris de Jane. Nous avons d'elle trois lettres à cet ami de Zwingle. Elles sont conservées soigneusement dans la bibliothèque de Zurich, où je les ai vues et touchées avec attendrissement. L'écriture en est ferme, nette, lumineuse et lyrique. Jane avait quatorze ans (1551) à l'époque de la première, quinze ans à l'époque de la seconde (1552), et seize ans à l'époque de la troisième (1553).

C'est pendant ces trois années que Jane Grey redoubla de curiosité intellectuelle.

Il y avait alors parmi les pasteurs du Leicestershire un théologien que Jane estimait autant qu'elle aimait Aylmer. Ce théologien se nommait Sadder. Si Jane le consultait, il répondait modestement le mot juste et se taisait ensuite, tandis qu'Aylmer faisait de ce mot un discours éclatant.

Ces deux hommes ressemblaient aux deux horloges que les inventaires de Bradgate décrivent entre les meubles du château. L'une de ces horloges marquait les heures muettes sur le cadran avec l'aiguille; l'autre horloge marquait et sonnait les heures avec l'aiguille et avec le marteau d'acier. Aylmer avait une double faculté, ce qui le rendait supérieur à Sadder: mais dans leur contraste, ces hommes, dont l'un avait de l'intelligence et l'autre du talent, étaient les horloges morales de Jane et lui donnaient l'heure de la pensée, lorsqu'ils étaient d'accord. Lorsqu'ils différaient, Jane leur venait en aide et surpassait leur science par son instinct.

Voilà les docteurs de Jane à Bradgate; à Londres, elle eut Cranmer, Bucer, Vermigli et beaucoup d'autres. Jane se plaisait à la discussion entre ses amis les théologiens et les humanistes. Cela prouve combien elle était jeune. Elle ne méprisait pas encore la discussion dont le mobile est si souvent la vanité des interlocuteurs et où tout se dit pour la galerie, rien, presque rien pour la vérité en elle-même. L'intérêt sérieux ne commence que lorsque la discussion finit. Alors, au milieu d'un auditoire ennuyé ou épuisé, on ne discute pas avec soi, on s'affirme Dieu, l'immortalité, l'amour, les seules choses qui importent. On comprend que les grands essors des peuples vers ces choses, comme les élans individuels, sont les solutions irréfragables des plus mystérieux problèmes. On n'est en plein sublime que lorsqu'on ne discute plus, que lorsqu'on a quitté la plaine et qu'on est dans les montagnes, ou devant la mer, ou devant l'invisible.

Pour arriver à ces transcendances où l'on ne doute pas, où l'on ne parle pas, où l'on croit et où l'on admire, Jane recherchait tantôt la discussion, et, ce qui valait mieux, tantôt la réflexion, tantôt la simple conversation, tantôt les discours, tantôt la correspondance de ses maîtres. Après Aylmer et Sadder, Cranmer était l'ami permanent de la princesse, son oracle autant que le primat révéré de la patrie. Bucer lui fut la voix de la France et de l'Allemagne libres; Vermigli, la voix de l'Italie affranchie de la tiare.