Lorsqu'en 1551, Bucer disparut pour toujours, Jane le pleura douloureusement. Il avait beaucoup occupé et inquiété la raison de la jeune fille.
Bucer avait la figure franche et pourtant énigmatique. Il était homme de conscience, mais il aimait les labyrinthes et il préférait à la ligne droite les détours inextricables.
Tout cela complique sa physionomie. Son front a des sillons qui s'entre-croisent dans des directions diverses. Ses yeux ne regardent pas Dieu, ils plongent dans un auditoire. Sa bouche s'exerce en parlant de l'infini, et ce n'est pas la vérité absolue qu'elle enseigne, c'est cette vérité pratique, cette vérité moyenne qui peut conduire à une conciliation. Ses joues pâles retiennent l'empreinte des insomnies que lui a causées l'anarchie des croyances. Le pli laborieux des sourcils combine des syllogismes innombrables, et accumule les modifications, les amendements. La théologie est pour Bucer une suite de protocoles qui, de négociation en négociation, doivent mener l'esprit humain à la paix.
Quelle perspective! Jane, charmée par le but autant que par le subtil improvisateur, applaudissait, et pourtant ces demi-rayons ne lui suffisaient pas.
Un autre réformateur qu'entendit Jane Grey et l'un des talents qu'elle admira le plus, fut Pierre-Martyr Vermigli, ami de Bullinger, et que Cranmer avait placé à Oxford, comme Bucer à Cambridge.
Vermigli avait la beauté d'un orateur, d'un héros et d'un chef d'Église. Toute sa vie avait été une longue étude, un long voyage et un long dévouement.
Il était né à Florence, d'une famille noble, et s'était fait moine augustin. Il savait l'italien, l'anglais, le français, l'allemand, le latin, le grec et l'hébreu. Il y avait en lui du prodige. C'était le plus érudit des novateurs; c'en était aussi le plus théologien et le plus philosophe. Par un hasard merveilleux, il connut Vittoria Colonna à Naples et Jane Grey à Londres. Plus hardi que Bucer, plus éloquent et plus savant que Bèze lui-même, il professa, il prêcha à travers l'Italie, la France, l'Angleterre, sous le poignard, près des cachots, à la flamme des bûchers, partout intrépide, aussi incapable de violence que de faiblesse. Il ne croyait pas à la présence réelle dans l'eucharistie et il ne fut pas celui qui eut le moins d'influence sur Jane Grey dans l'interprétation de ce dogme formidable. A l'occasion de la présence réelle, il bravait l'émeute et les tribunaux ecclésiastiques. Un dimanche, à Oxford, ses amis et ses ennemis, voulant empêcher l'expression de sa conviction sur la sainte Cène, lui montrèrent la foule hostile qui encombrait les rues.
«Qu'importe! dit-il; moi qui n'ai pas craint l'inquisition, je ne crains pas le peuple.» Et il parla.
Zurich fut son dernier asile, et l'amitié de Bullinger son dernier bonheur.