«Dieu s'est servi de l'imprimerie pour le triomphe de la vérité; voilà pourquoi les ennemis de la vérité ont juré une haine implacable à cette invention, et voudraient soit l'opprimer, soit même l'anéantir. Gardez-vous d'écouter ces hommes de ténèbres et ne croyez pas que, sans l'imprimerie, il y aurait moins de troubles et de vices dans le monde. Souvenez-vous plutôt que nous avons fait plus de bien encore par la prédication écrite que par la prédication orale, et protégez l'imprimerie. Ne renoncez jamais à ce noble bienfait de la Providence.» Souhait viril, digne d'être proposé au respect des gouvernements et des peuples! Invincible appel à l'héroïsme et à la résignation de l'esprit, qui doit être toujours préparé soit à imposer, soit à subir la raison, lorsqu'elle surgit du fond des alphabets humains!

Ce réformateur, le Mélanchthon de Zwingle, que Jane avait deviné à travers l'espace, essayons de le bien reconnaître à travers le temps.

Henri Bullinger était né en 1504, à trois lieues de Zurich, dans le canton d'Argovie, à Bremgarten. Tels étaient alors les désordres du clergé, que Bullinger vivait avec quatre autres frères, des bâtards comme lui, et sa mère une concubine, sous le toit du presbytère de sa petite ville. Le curé, qui était le père scandaleux de cette famille, n'avait perdu pour cette conduite ni l'affection de ses paroissiens, ni la bienveillance de l'évêque de Constance, son supérieur. Ce curé irrégulier était, du reste, bon catholique et ferme dans la foi romaine.

Son fils; Henri, étudia d'abord les belles-lettres à Emmerich, dans le duché de Clèves; puis les saintes lettres à Cologne, où il se distingua par des succès. Il pénétra la philosophie, la théologie et l'exégèse avec une promptitude qu'il devait à son intelligence précoce, non moins qu'à ses notions simultanées du latin, du grec et de l'hébreu.

Dès cette époque, son érudition était immense. Il avait la bibliothèque de l'Université et la bibliothèque bien plus nombreuse des Dominicains. Il passait sa vie dans ces monuments de la civilisation universelle, au milieu de l'entassement des livres et des manuscrits. Chaque rayon était comme un monde dans ces mondes ensevelis de la science.

Ce fut parmi ces labeurs ardents que le jeune Bullinger lut les œuvres de Luther. Il fut frappé comme d'un coup électrique. Lui qui possédait si bien les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine, il se demanda où ces vénérables génies avaient puisé?—A la source des saintes Écritures, se répondit-il. Et alors il s'écria: «Je sais dorénavant mon devoir. Les Pères sont bons, mais les deux Testaments sont meilleurs. La Bible est la fontaine éternelle.»

De retour à Bremgarten, il approfondit ces pensées. Sans le vouloir, par la seule impulsion de la logique, il substitua le livre sacré à l'Église, et il devint protestant; plus tard, d'autres réformateurs n'auront qu'à substituer la raison à la tradition, l'esprit à la lettre, pour devenir philosophes.

Henri Bullinger, dont la renommée se répandait, fut choisi par Wolfgang Joner, abbé de Cappel. Bullinger arriva dans ce couvent de Cappel, voisin de Bremgarten, comme une sorte de Messie. Les moines dissolus et ignorants, l'abbé tout le premier, furent si charmés de l'éloquence et de l'onction du jeune novateur qu'ils ne lui résistèrent pas. Ils prirent la résolution de corriger leurs mœurs, et presque tous se firent protestants. Ce couvent fut bientôt transformé en un séminaire de prédicateurs.

Zwingle, ce théologien héroïque, manda auprès de lui Bullinger, qui avait signalé son début dans la carrière par une telle victoire. Dès qu'il le vit, il l'aima et en fut aimé. Ils s'entendirent sur tout, s'avançant plus loin que le grand initiateur de Wittemberg, et rejetant la présence réelle de l'eucharistie. Bullinger fut en un instant le disciple le plus cher du pasteur de Zurich.

Par l'influence de Zwingle, le synode nomma Bullinger ministre de Bremgarten. Le jeune enthousiaste s'empressa de se rendre à son poste, et, comme à Cappel, il conquit au protestantisme tous ses auditeurs, c'est-à-dire sa ville natale entière qui abdiqua l'ancien culte.