Il se hâta. Au commencement de mai 1553, le roi eut un peu de relâche à sa toux. Northumberland profita de cet intervalle d'un mieux passager dans la santé d'Édouard pour célébrer à Durham-House le mariage de son fils Guildford avec Jane Grey. Le roi ne put assister aux fêtes, mais il écrivit à Jane une lettre fort amicale, et il la combla de présents.

Ces noces consommées au palais de Durham et la maladie du roi empirant, le duc de Northumberland s'occupa d'intervertir l'ordre de succession à la couronne, en suggérant un testament à son pupille Édouard. Le terrible duc avait fait du trésor et du ministère un brigandage; il allait en faire un aussi de la royauté. C'était la seule chose, la plus précieuse de toutes, qui lui restait à voler.

Si Northumberland eût été désintéressé, s'il eût accompli son usurpation sans arrière-pensée personnelle; s'il n'eût été que le héros de la Réforme et de l'humanité en supprimant d'avance le règne de Marie Tudor, il eût peut-être réussi. Mais, sous une apparence de dévouement aux institutions libérales et religieuses de l'Angleterre, tout le monde, excepté le roi, devinait chez Northumberland un monstrueux égoïsme. Ses vices seront ses obstacles.

Édouard seul ne les soupçonnait pas. Aussi Northumberland n'eut pas de peine à persuader le roi, qu'il attaqua par le point juste, par la conscience.

«Sire, lui dit-il, vous ne mourrez pas. Vous êtes jeune et vous avez toujours été sage. Dieu d'aileurs travaille pour les siens et vous êtes son enfant de prédilection. Cependant votre devoir est d'admettre toutes les suppositions et de pourvoir au sort de vos sujets. Si le Sauveur vous rappelait à lui, que deviendrait sa loi? Vos sœurs, toutes deux déclarées illégitimes par acte du Parlement, vous remplaceraient. Leur avénement suffirait pour soulever la guerre civile. La première en date, celle qui serait reine, c'est lady Marie. Vous la connaissez. Où son fanatisme ne nous précipiterait-il pas? Elle nous ramènerait au papisme et au pape à travers les bûchers.» C'est ce que le roi redoutait le plus.

Il résolut d'écarter ses deux sœurs Marie et Élisabeth, l'une pour son catholicisme, l'autre pour sa bâtardise. La branche écossaise éloignée par Henri VIII, il la repoussa également. Il fut amené par la logique et par Northumberland à concentrer toutes ses complaisances sur la branche anglaise, inclinée de tout temps à la réforme.

Françoise, marquise de Dorset, duchesse de Suffolk, fille de Marie, veuve de Louis XII, était la véritable héritière d'Édouard VI, mais ni la duchesse ni le duc de Suffolk n'étaient d'une trempe assez énergique pour préserver un trône environné de tant d'éclairs et de foudres.

Le duc de Suffolk avait une taille élégante, une physionomie noble et fière. Sa figure était longue et pâle, sa bouche un peu ironique et dédaigneuse. Il pouvait être un chambellan, jamais un homme d'État.

Sa femme, la duchesse, une beauté aristocratique, excellait à porter une coiffure enrichie de pierreries. Elle avait les yeux bleus, les lèvres fines, les attitudes exquises. Son portrait par Holbein est parlant. Elle était pleine de séduction et de mirage. Mais elle n'était pas héroïque.

L'expression définitive du duc et de la duchesse, c'était la frivolité de cour. En une heure de conversation, Northumberland les eut décidés à céder tous leurs droits à Jane Grey leur fille aînée.