Dès qu'il apprit par Dudley cette substitution de Jane à la duchesse de Suffolk, Édouard VI fut très-ardent à l'œuvre. Jane était aussi pieuse que lui-même. Elle était ce qu'il estimait et ce qu'il aimait le plus. Il s'empressa de la nommer son héritière par un testament où il déposa toute son âme et qu'il signa en haut, en bas, à toutes les pages, à toutes les marges.

Du 12 au 15 juin, sir Édouard Mountague, sir Thomas Bromley, sir Richard Baker, Gosnold et Gryffyn, les magistrats les plus distingués du royaume, balancèrent, avant de légaliser ce testament par une rédaction judiciaire destinée à le constater. Ils cédèrent aux impatiences du roi et aux menaces de Northumberland. En plein palais, à White-Hall, le duc s'écria qu'il se battrait contre chacun d'eux sans cuirasse et même en chemise pour assurer le triomphe de la volonté suprême du roi.

Tout en revêtant le testament des formalités nécessaires, Northumberland dressa un autre acte auquel se rallièrent les vingt-quatre principaux conseillers privés. Ils jurèrent sur l'honneur, et ils signèrent leur serment, de maintenir de toutes leurs forces le testament du roi. Ce testament et l'acte qui en consacrait l'authenticité furent scellés du grand sceau et gardés aux archives de la chancellerie. Les lords du conseil qui compromirent leur responsabilité en cette périlleuse conjoncture doivent être cités. Ce furent Cranmer, archevêque de Cantorbéry; Goodrick, évêque d'Ély; Northumberland, grand maître; Winchester, lord trésorier; John, duc de Suffolk; Bedford; Northampton; Shrewsbury; le comte de Huntingdon; Clinton, lord amiral; le comte de Pembroke; Darcy; Cheyne; lord Cobham: lord Rich; Gates; Petre, Cecil et Cheek, secrétaires; Mountague, Baker, Gryffyn et Gosnold. Cecil, qui sera lord Burleigh, dit depuis que, s'il avait apposé sa signature, c'était seulement pour constater celle d'Édouard, mais il avait recours à un subterfuge. Cranmer fut le plus anxieux des lords. Il signa le dernier, vaincu par les larmes du roi et par les dangers de l'Église qu'il avait poussée plus que personne dans le schisme d'abord, puis dans l'hérésie.

Cette Église était alors une sorte de calvinisme dont les deux merveilles de science, de douceur et de vertu étaient Édouard VI et Jane Grey. Une telle affinité religieuse entre sa cousine et lui avait stimulé le roi plus encore que son affection dans tous les stratagèmes du duc de Northumberland.

Édouard VI ne survécut pas beaucoup à ces précautions politiques. Il expira dans son palais de Greenwich, le 6 juillet 1553, tranquille désormais sur la Réforme puisque c'était Jane Grey qui allait régner.

Northumberland redoutait les ambassadeurs Montmorency, Marnix et Renard envoyés de Bruxelles par Charles-Quint et dont la mission était de soutenir avec une prudente habileté les droits de Marie Tudor. Le duc au contraire était dans les meilleurs termes avec les ambassadeurs de Henri II: l'évêque d'Orléans, le chevalier de Gyé et M. de Noailles. Son premier soin fut de cacher la mort d'Édouard, afin de se donner la facilité d'attirer à Greenwich la princesse Marie et la princesse Élisabeth. Son intention était de les enfermer à la Tour jusqu'à l'entier accomplissement de sa révolution dynastique.

Les princesses avaient été mandées par le Conseil et lady Marie était en route. Elle avait atteint déjà Hoddesdon, lorsque, sur un billet du comte d'Arundel qui lui apprenait la mort du roi et la conjuration de Northumberland, elle rétrograda vite avec son escorte jusqu'à Kenninghall, dans le Norfolk. Un mot de Cecil retint aussi lady Élisabeth dans le comté de Hertford.

Cependant le duc de Northumberland, le grand conjuré de ce mouvement où il avait eu pour complice Édouard VI, consacra trois jours à ses préparatifs de politique et de guerre.

Il envoya ses fils pour rassembler des troupes. Il s'installa et il installa le Conseil à la Tour comme dans la forteresse du nouveau règne. Il y concentra tout: trésor, prisonniers d'État, gouvernement. Il investit du commandement du vieux donjon le grand amiral lord Clinton, l'un de ses amis particuliers. Il obtint pour Jane Grey le serment de fidélité du lord maire, des officiers de la garde royale et des principaux aldermen de la cité. La faute ou le malheur de Northumberland fut de ne s'être pas emparé des princesses Élisabeth et Marie.

Le 10 juillet, le duc fit proclamer dans les rues de Londres la mort du roi Édouard et l'avénement de lady Jane Grey. Elle ne savait rien encore.