Après son mariage, Jane, qui logeait chez son père, à l'hôtel Dorset, dans Grey's place, s'était établie à Durham-House, au milieu du Strand, sous le toit de son beau-père le duc de Northumberland.

Elle aurait désiré pour sa lune de miel le château de Bradgate et la forêt de Charnwood; mais cette résidence étant un peu lointaine, elle avait choisi avec la permission de son mari et de ses proches, sur les bords de la Tamise, Chelsea qu'elle avait habité déjà auprès de Catherine Parr.

Elle était là sous les ombres et dans les parfums. Guildford et elle y oubliaient le monde et la cour. Ils s'y plongeaient dans toutes les délices de l'amour et de la nature. Jane ne lisait plus, n'étudiait plus: elle aimait. Elle aimait sur la rive du fleuve, dans la fraîcheur des eaux et des jardins. Elle ne pensait qu'à Guildford. Son unique passion était de lui plaire. Ses amis les réformateurs, qui la visitaient quelquefois dans cette retraite, lui avaient reproché son goût nouveau pour le luxe. Jane, tout en leur donnant raison, continuait de se faire belle et brillante pour Guildford, se promettant bien de se corriger un peu plus tard.

Elle vivait dans cette ivresse de l'âme depuis deux mois, lorsque, le 9 juillet, lady Sidney, sœur de Guildford, prévint les amants qu'ils eussent à attendre les ordres du roi à Sion-House.

Sion-House était un ancien monastère, à peu de distance de Chelsea. Ce monastère transformé en château royal avait été une des munificences d'Édouard à Northumberland. Northumberland était le seigneur de Sion-House. Jane et Guildford y avaient leur appartement. Ils y couchèrent, le 9 juillet, selon l'avis qu'ils avaient reçu de lady Sidney.

Le 10, pendant que les carrefours de Londres retentissaient de l'avénement de Jane Grey, on lui annonça soudain, à Sion-House, la visite des ducs de Northumberland et de Suffolk, son beau-père et son père. Ils étaient accompagnés du marquis de Northampton, des comtes de Pembroke, de Huntingdon et d'Arundel. Jane échangea d'abord avec eux des paroles cérémonieuses et languissantes. Les lords, même son père et son beau-père, lui montraient un respect inaccoutumé. Elle se sentait enveloppée d'une énigme dont elle cherchait vainement le sens.

Guildford tout radieux entra bientôt. Il précédait de quelques secondes la duchesse de Northumberland, la duchesse de Suffolk et la marquise de Northampton. La mère et la belle-mère de Jane lui baisèrent la main au lieu de la baiser au front, suivant leur habitude. La surprise de lady Guildford était extrême. Elle était entourée d'un secret d'État dont ses yeux, sa physionomie, sa pâleur et sa rougeur alternatives sollicitaient la révélation.

Ce fut Northumberland qui rompit le silence. Il apprit à Jane la mort du roi et ses craintes pour l'avenir soit de la religion, soit de la paix publique, si la princesse Marie ou la princesse Élisabeth, l'une incestueuse, l'autre bâtarde, tenaient le sceptre. «Notre bien-aimé souverain Édouard, ajouta le duc de Northumberland, a conjuré tous les orages et pourvu à toutes les nécessités par un testament dans lequel, madame, il vous nomme son héritière. C'est donc vous qui êtes notre reine. Vous êtes reconnue par le Conseil, acclamée dans Londres; vous serez saluée avec enthousiasme par toute l'Église et par tous les comtés d'Angleterre.» Le duc alors fléchit le genou devant la nouvelle reine. Il fut imité de tous et de toutes, et des lords, et des ladies, et du père et de la mère et du mari de Jane. Le premier cri de la princesse fut un refus, un éloignement. «Le sceptre est aux sœurs du roi,» dit-elle. «Il est à vous, reprirent successivement et en particulier dans un cabinet voisin les ducs de Northumberland et de Suffolk. Seriez-vous ingrate envers Édouard, indifférente à son vœu le plus cher? Seriez-vous sourde à la voix de Dieu? Livreriez-vous l'Angleterre au papisme avec la princesse Marie, à la bâtardise avec la princesse Élisabeth?» On lui développa sous toutes les formes ces arguments qui avaient décidé Édouard VI; on l'enlaça aussi par la sensibilité, surtout par la conscience. Elle, désespérée du trépas du roi, étonnée de cette fortune qui l'arrachait à l'amour et qui la lançait dans la politique, éperdue d'émotion, de douleur et d'épouvante, trembla de tous ses membres, jeta des pleurs, des sanglots, et finit par tomber de cette crise nerveuse dans un profond évanouissement.

Quand elle revint à elle-même, elle ne fit pas ces longs discours inventés par les historiens; non, elle gémit, soupira et prononça quelques paroles dignes de sa grande âme et de sa situation pathétique. «Je croyais, dit-elle, que la couronne appartenait aux sœurs du roi. S'il m'est démontré que mon devoir est de l'accepter, je la ceindrai à mon front, malgré mes appréhensions poignantes, et je la porterai pour la gloire de Dieu et pour la prospérité de l'Angleterre.»

La reine Jane descendit de Sion-House à la Tour sur une barge magnifique, escortée de barges pavoisées, au son d'une musique triomphale. Les ducs et les duchesses de Northumberland et de Suffolk menaient le cortége nautique. Il y eut, le soir, souper et bal dans les appartements de gala. On dansait sur les parquets du donjon féodal, tandis que la jeune reine se lamentait au dedans et que par tous les quartiers de Londres des hérauts d'armes publiaient son joyeux avénement.