Le 11 juillet, Marie, d'un ton de souveraine, écrivit aux lords conseillers qu'elle était indignée de leur conduite et qu'ils eussent à se soumettre sans retard, afin de mériter sa clémence. Le 12, les lords, pressés par Northumberland, répondirent qu'elle eût elle-même à humilier son orgueil et à faire acte de sujette aux pieds de la véritable reine d'Angleterre, Jane de Suffolk.
Sous une attitude hardie, Northumberland était fort embarrassé. Il avait observé la froideur de la multitude. Les amis des Seymour se remuaient. Ils semaient partout des bruits sinistres. Ils répandaient tout bas avec horreur que Dudley avait immolé Thomas Seymour par le duc de Somerset, le duc de Somerset par Édouard VI et avait empoisonné le jeune roi. Ils prédisaient plus bas encore que Jane Grey serait une quatrième victime du cruel duc.
Northumberland n'ignorait pas ces rumeurs. Il savait que plusieurs de ses collègues chancelaient. Les uns étaient des traîtres, les autres des lâches, les autres des ambitieux. Ils ne guettaient que l'occasion de passer à Marie Tudor. Lui seul les maintenait par l'effroi. Il eut un instant l'intention de demeurer à la Tour, au timon du gouvernement et d'envoyer à l'armée le duc de Suffolk. Toutefois, quand il fut certain que Marie s'était déclarée reine, qu'elle s'était avancée de son château de Kenninghall dans le Norfolk à son château de Framlingham dans le Suffolk avec une armée tumultueuse de trente mille hommes commandée par sir Édouard Hastings, les comtes de Bath et de Sussex, il comprit que le père de Jane Grey serait insuffisant et qu'il était, lui, indispensable à la tête des troupes. Jamais position ne fut plus perplexe. L'anarchie serait dans la Tour, et il allait combattre une armée beaucoup plus nombreuse que la sienne en un pays où il avait étouffé une révolte dans le sang et qui lui était hostile.
Malgré tant de présages funestes qui l'assaillaient, Northumberland résolut d'entrer en campagne.
Avant de monter à cheval, il recommanda l'union aux lords du Conseil, la vigueur au duc de Suffolk, la vigilance à lord Clinton. Il dépêcha dans toutes les églises paroissiales de Londres des pasteurs chargés de prêcher pour la Réforme et pour Jane Grey. L'Évêque de Londres, Bidley, se distingua entre tous par son zèle contre Marie et par son éloquence en faveur de lady Jane et de l'Évangile.
Le plus mauvais de tous les symptômes pour Northumberland, celui qu'il ne cessa de remarquer et de déplorer, c'était le flegme glacial du peuple. Nul enthousiasme dans les carrefours, lorsque Dudley traversa la ville avec son état-major. Tout au plus une muette curiosité. En débouchant dans le dernier faubourg, Northumberland se penchant à l'oreille de sir John Gates, lui dit: «La foule a quitté son travail pour nous voir, mais pas un homme n'a crié: Dieu vous bénisse!»
Cette indifférence que Northumberland trouva partout jusqu'à Cambridge ne lui présageait rien de bon. Il ne se laissa point abattre toutefois. Le 17 juillet, il poussa de Cambridge dans la direction de Framlingham où était Marie avec son armée et sir Édouard Hastings. Northumberland avait autour de lui lord Grey, frère du duc de Suffolk, le comte de Huntingdon, et le marquis de Northampton. Ils s'aperçurent vite non plus de l'impassibilité, mais de la haine des populations. Marie avait promis de ne pas toucher à la religion réformée et cette assurance avait électrisé les âmes. On se rappelait les exécutions, les bourreaux, les gibets de Northumberland, lorsqu'il avait réprimé l'insurrection du Suffolk et du Norfolk. On le maudissait dans les cités et dans les villages; on courait aux armes. La princesse Marie, exploitant cette passion publique, mit à prix la tête du duc. Northumberland arrivé à Bury n'avait plus d'illusion. Il n'avait que dix mille hommes, en face de trente mille, les multitudes étaient exaspérées contre lui, sir Édouard Hastings pouvait par une manœuvre lui couper toute retraite sur Londres où une réaction contre Jane Grey était imminente, si ses communications avec la capitale du royaume étaient rompues.
Dans cette extrémité, il eut un moment la pensée de combattre. Son armée, si inférieure en nombre, était plus aguerrie et mieux disciplinée que celle de Marie. Northumberland était un capitaine plein de combinaisons et d'élan. Un coup d'audace le tenta. En définitive, il ne l'osa pas. Le découragement avait gagné son armée. Les chefs raisonnaient et les soldats désertaient. Northumberland commanda une évolution rétrograde sur Cambridge.
Tous les historiens ont blâmé le duc, parce qu'aucun n'a calculé les fatalités qui l'accablaient. Une seule aurait suffi pour l'annuler: je veux dire le sentiment national. Quand une armée a contre elle un peuple, l'opinion pèse sur cette armée le poids du destin. Les bataillons sont énervés; au lieu d'obéir, ils discutent, et le général le plus hardi est déconcerté par une puissance qui ne semble pas humaine.
C'est ce qui est arrivé, c'est ce qui arrivera souvent encore dans le monde; et c'est ce qui frappa d'asphyxie le duc de Northumberland.