Dans sa détresse, il demanda du renfort au Conseil privé. Ce fut un sauve qui peut. Chacun des lords du Conseil s'en alla de la Tour sous prétexte de convoquer ses amis. En réalité ils aspiraient à changer de cocarde. Ils s'échappèrent ainsi de la forteresse et les plus illustres se rassemblèrent, le 19 juillet, au château de Baynard, chez le comte de Pembroke.

Là, le comte d'Arundel avoua ses préférences pour Marie Tudor. Il fut soutenu. Le vent courait de ce côté et entraînait tout. Le maître du château, le comte de Pembroke, tira son épée, et, la brandissant dans la galerie où ils étaient en délibération, il s'écria que Marie Tudor régnerait ou qu'il y perdrait la vie. Ces conspirateurs tardifs et d'autant plus violents parcoururent Londres indécis, échauffèrent la foule, illuminèrent les places et les maisons, proclamant partout Marie d'Angleterre. Ils firent chanter le Te Deum dans toutes les églises et allumer des feux de joie dans tous les carrefours. S'étant reformés en Conseil privé, ils sommèrent le duc de Suffolk de leur remettre la Tour, le premier poste du royaume. Le duc obéit, après avoir consulté Jane Grey. Quand son père tout effaré lui annonça cette réaction et cette sommation, Jane se soumit aussitôt sans manifester le moindre trouble. Elle éprouva comme une délivrance. Elle qui avait reçu le sceptre dans les larmes, elle le déposa dans une espèce de soulagement. C'était le 19 juillet au soir. Jane se coucha et dormit. Le 20, dès le matin, elle se jeta dans une barque sans armoiries et remonta la Tamise jusqu'à Sion-House. Elle en était sortie reine d'Angleterre une semaine auparavant; elle y rentrait une simple femme. Elle était pâlie et maigrie. Tourmentée des affaires publiques, elle avait souffert encore plus de ses orages domestiques. Guildford, un instant fou de l'orgueil de sa race, avait voulu être roi. Jane avait d'abord déféré à ce désir. Elle avait consenti à se laisser découronner pour Guildford par la main du Parlement. Mais, le devoir, triomphant à la fin d'un amour insensé, Jane avait déclaré qu'elle ne résignerait pas le diadème, que Guildford ne serait pas roi, qu'il serait époux de la reine et duc. Le jeune Dudley s'était oublié. Il s'était livré à une colère furieuse. Il avait quitté la table et le lit de Jane. La duchesse de Suffolk, qui regrettait peut-être d'avoir cédé le rang suprême à sa fille, lui suscita de telles scènes intérieures que Jane, malade d'émotion, crut avoir été empoisonnée par ses proches. Son règne, ou plutôt son enfer, avait duré neuf jours.

Les lords du Conseil mandèrent à Northumberland de licencier ses troupes et de prêter serment de fidélité à Marie. Il avait devancé cet ordre. Il avait acclamé Marie Tudor en lançant son chapeau en l'air, sur la grande place de Cambridge, devant les soldats et devant le peuple.

Le lendemain, il fut arrêté par le comte d'Arundel et conduit à la Tour. A quelques toises de la citadelle, une femme se dressa du milieu de la foule, et, secouant un mouchoir trempé dans le sang de Somerset, elle l'agita sous les yeux de Northumberland, en signe de malédiction.

Il y eut beaucoup de captifs. Les principaux, saisis çà et là sur des mandats du Conseil, furent, indépendamment du duc de Northumberland: le duc de Suffolk, lady Jane Dudley; les lords Robert, Henri, Ambroise et Guildford Dudley; le marquis de Northampton; les comtes de Huntingdon et de Warwick; l'archevêque de Cantorbéry; les évêques d'Ely et de Londres; les lords Ferrers, Cobham et Clinton; les juges Mountague et Cholmeley; André Dudley, John Gates, Henri Gates, Thomas Palmer, Henri Palmer, John Cheek, John York et le docteur Cocks.

Le plus coupable de ces illustres prisonniers était le duc de Northumberland. D'une famille de jurisconsultes, il chicana trop sa vie. Il était pourtant brave, mais insidieux et retors. Tout lui avait réussi jusque-là. Il aurait aimé à recommencer la partie. Ce fut son erreur et sa honte.

Les hommes politiques éminents ne devraient pas rédiger protocole sur protocole avec la mort. Car ils ne l'évitent pas pour cela et ils perdent l'honneur par surcroît. Il vaut mieux tomber en héros qu'en diplomate. Northumberland n'eut pas cette gloire.

Il cherchait à nouer des négociations inutiles à la Tour, lorsque Marie Tudor s'y présenta, sous des arcs de verdure et de fleurs, en fille de Henri VIII, en reine légitime.

Lady Élisabeth, au lieu de rejoindre la princesse Marie à Framlingham, s'était mise au lit, attendant quelle serait la victorieuse, de sa sœur ou de sa cousine.

Dès qu'elle se fut assurée que c'était sa sœur, elle accourut près d'elle et l'accompagna soit dans les rues de Londres, soit à la Tour.