Aucun personnage historique n'offre peut-être autant que Dudley le spectacle du néant de l'égoïsme machiavélique.
Il avait tout subordonné à l'ambition: devoir, amitié, reconnaissance, pitié. Il avait tué l'un par l'autre ses bienfaiteurs. Il avait ourdi des trames, amassé des trésors, violé des serments, veillé, combattu, afin d'obtenir le pouvoir. Et il se trouva qu'il n'avait tant fait que dans l'intérêt de la princesse Marie dont le droit parut plus évident par l'usurpation de Dudley.
Craint de ses enfants, il était avec eux impérieux et rusé. Quand il n'avait pas triomphé par la colère, il employait parfois la tendresse et alors il était irrésistible. Cet homme accoutumé à commander ne priait pas en vain. Il était très-difficile à l'émotion, impossible aux larmes. Dans l'algèbre de ses visées ténébreuses, il trafiqua de ce qu'il y a de plus divin: du premier amour de deux jeunes cœurs qui se confiaient à lui. Il n'était pas moins dépravé que dénaturé. Il y avait en lui la dureté du soldat des guerres civiles et l'astuce du juge des contre-révolutions. Il était d'origine normande; rompu à la jurisprudence et dressé aux armes, c'était un légiste subtil sous la cotte de mailles d'un capitaine expérimenté.
Il était fort madré, avide d'autorité et de gain. Il était redoutable sur terre et sur mer, général et amiral tout ensemble. Il ne tenait pas à faire de grandes choses, mais des choses utiles.
Le duc de Northumberland était hautain, quand il ne se contenait pas. Son orgueil était sans bornes. Il condescendait néanmoins à toutes les flexibilités pour réussir. Il était obséquieux à la cour, brave à la guerre, cupide partout. Nous avons dit qu'il était ambitieux. Il ne l'était pas seulement une heure, une semaine; il l'était sans interruption et capable des plus sinistres attentats pour avancer. Il proportionnait les efforts aux obstacles, tantôt patient, tantôt fougueux. S'il différait ses prétentions, il ne les sacrifiait jamais. Un serment n'était pour lui qu'un fil d'araignée et ne le refrénait point. Il n'avait pas d'entrailles. Il équilibra dans une sorte de balance Thomas Seymour et le duc de Somerset, puis il renversa un bassin après l'autre et jeta les deux frères au fond de l'abîme. Propre aux affaires et aux périls, il était toujours prêt. Il n'avait de bonne foi que pour stipuler ses rapines. Ses mensonges égalaient soit ses bassesses, soit ses insolences. Il ne s'interdisait rien même dans le crime. Ce fourbe cherchait à étonner, afin d'accomplir, dans l'atonie qui suit la surprise, tout ce que son imagination insatiable lui déroulait. Avec des parties supérieures pour un rôle de ministre, il avait un égoïsme intense qui lui offusquait trop le génie et la volonté. Par là, il se réduisit à n'être qu'un pirate de cour. Ne pouvant saisir le sceptre pour lui-même, il le passa, sous le prétexte spécieux de la religion, à la femme de son fils, mais il ne parvint pas à la préserver après l'avoir compromise.
Il calcula bien que le peuple anglais, accoutumé à toutes les vicissitudes, irait indifféremment d'un Seymour à un Seymour, et de deux Seymour à un Dudley; où il se trompa, ce fut de croire que ce peuple blasé sur le sort de ses chefs s'arrêterait à lui, Northumberland. Erreur vulgaire! Le duc, du reste, fut malheureux autant que coupable. Ses plans bien médités avaient besoin de l'opinion et l'opinion le trahit. Il avait marché vite sur le terrain ferme d'une conjuration obscure avec le jeune roi, mais lorsqu'il rencontra le sable mouvant de l'esprit public, il y enfonça et fut submergé. Il eut de grandes qualités d'homme d'État, mais la fortune lui manqua précisément parce qu'il n'avait travaillé que pour lui-même. Les autres qu'il n'avait jamais comptés, l'abandonnèrent.
Ce qu'il y eut de tragique, c'est qu'il entraîna dans la ruine cette incomparable Jane Grey dont un seul cheveu valait mieux que Dudley et toute sa famille.
Le duc de Northumberland, sir John Gates et sir Thomas Palmer exécutés, plusieurs des partisans de Jane, entre autres sir Henri Gates et le marquis de Northampton, furent graciés. La captivité des autres conjurés, soit des fils de Northumberland, soit de leurs amis, soit de Jane Grey elle-même fut adoucie.
La duchesse de Suffolk rentra à la cour. Fille de Marie veuve de Louis XII, elle y représentait la branche anglaise, comme la comtesse de Lennox, fille de Marguerite la sœur aînée de Henri VIII, y représentait la branche écossaise. Toutes deux, la duchesse de Suffolk et la comtesse de Lennox précédaient la princesse Élisabeth déclarée implicitement bâtarde par l'acte du parlement (1553) qui reconnaissait la légitimité de Marie Tudor et nul le divorce de sa mère Catherine d'Aragon.
Moins favorisé que la duchesse sa femme, le duc de Suffolk était cependant sorti de la Tour sur parole.