Wyatt abhorrait le fils de Charles-Quint, autant que le duc de Suffolk, le pape. Leur animosité était égale, quoiqu'elle ne fût pas la même. Si la conjuration eût été victorieuse, c'est Élisabeth, ce n'est pas Jane Grey qui en eût recueilli les fruits. De tous les conspirateurs, il n'y avait peut-être que le duc de Suffolk qui eût des desseins sur Jane; et encore il était sous l'influence presque absolue de lord Thomas Grey, son frère, qui pensait comme Wyatt et presque comme tous les autres à Élisabeth.
L'immobilité de Londres, le 7 février, perdit les conjurés; elle aplanit les voies à Philippe, prince d'Espagne, et au catholicisme.
Marie Tudor se dévoila et son caractère éclata. Régner pour elle, ce fut persécuter. Elle avait les rancunes d'un tyran, et la haine d'un fanatique. Cette femme était une calamité permanente. Tuer les hérétiques était une double volupté de goût et de conscience dans laquelle elle se plongeait sans remords. Sa médiocrité d'esprit légitimait et rajeunissait son implacabilité de cœur.
A trente-huit ans, elle épousa Philippe d'Espagne qui en avait vingt-six. Ce fut Gardiner qui les bénit à Winchester, le 27 juillet 1554. Ils eurent bientôt renoué l'Angleterre à Rome (29 novembre).
Le nord et le midi s'unirent dans ce couple barbare pour des cruautés inouïes. Le bourreau fut en honneur, la hache fut sainte. Le sang était une libation royale. Indépendamment des exécutions en masse qui suivirent la conjuration de Wyatt et qui empestèrent les rues de Londres, une commission ecclésiastique créée par Marie et qui eût été digne du nom de l'inquisition, fit brûler ou décapiter successivement trois cents dissidents environ, parmi lesquels il y eut des enfants, des femmes et des vieillards.
La plus illustre victime de ce règne exécrable fut Jane Grey.
Condamnée après la conspiration de Northumberland, elle était restée comme un otage entre les mains de Marie Tudor. Étrangère à la conspiration où son père le duc de Suffolk fut malheureusement mêlé avec Carew et Wyatt, Jane était sous le bouclier de l'équité. Puisqu'elle n'avait pas eu le moindre soupçon du complot nouveau, l'équité voulait qu'elle vécût. Et non-seulement l'équité, mais la parenté, mais la pitié, mais la vertu, mais le charme de cette jeune et grande âme; tout parlait pour elle, tout, excepté la raison d'État invoquée par Charles-Quint et par Simon Renard. Ce n'est pas la nature, ce n'est pas la justice, ce n'est pas la bonté, c'est la raison d'État qui sera écoutée par Marie. Que lui importera un coup de hache de plus, pourvu que sa sécurité soit complète et que son plaisir sanguinaire, ce plaisir qu'elle rapportera monstrueusement à Dieu, soit savouré!
Marie Tudor ne fit pas languir Jane Grey cette seconde fois. C'est le 7 février que Wyatt s'était battu dans Londres. Ce fut le 8, que Feckenham, confesseur de la reine, fut mandé au palais de Saint-James et qu'après une conférence avec sa pénitente il se dirigea vers la Tour.
Jane Grey était là, non plus comme une princesse parmi les somptueux lambris des couronnements, mais comme une simple femme sur les dalles humides et entre les murs nus de maître Partridge. Elle ignorait tout du dehors. Après ses neuf jours de règne, elle avait vécu sept mois dans ce bouge en captive et en solitaire. Descendue de la galerie des reines au fond de la masure lézardée d'un pauvre gardien, elle avait eu le temps de repasser son court pèlerinage.
Assise sur une chaise de paille, près de sa table de prisonnière où s'étageaient quelques livres et où s'épanouissaient dans une cruche d'eau quelques bruyères des jardins de la Tour cueillies par le petit garçon de maître Partridge, Jane lisait, écrivait ou méditait le plus souvent. Elle rêvait aussi. Elle se rappelait sans doute les délices du château de Bradgate, ses habitudes studieuses avec Aylmer, ses jeux avec ses sœurs Catherine et Marie; elle se rappelait les hautes futaies, les parterres embaumés, les pâles étangs du parc, l'allée peut-être où elle se rencontra avec Guildford et où ils balbutièrent leur premier aveu. Jane se ressouvenait des lierres qui verdissaient les façades, des mousses qui couvraient les roches, des lichens qui argentaient les arbres, et des chants d'oiseaux qui montaient sans cesse dans l'air pur, de tous les nids et de toutes les branches des bois.