On peut induire des habitudes rustiques de Jane et de certaines paroles qui lui échappèrent, qu'elle songeait à tout cela.

Elle avait goûté la science, puis l'amour. De l'amour elle avait été emportée dans les orages du pouvoir, des déchirements domestiques et des luttes civiles. Elle avait bu la coupe jusqu'à la dernière amertume. Il lui en était resté une soif du ciel.

Son mal le plus aigu lui était venu de Guildford. Elle lui pardonna, mais elle souffrit d'avoir senti le nectar changé en lie par lui. Elle se tourna d'un élan plus austère vers les choses éternelles. Le toit de maître Partridge lui fut meilleur qu'un palais. Elle se retrempa sous ces voûtes lugubres dans la contemplation de Dieu. Elle y relut soit à la lumière terne des lucarnes, soit à la clarté plus vive d'une lampe, les homélies de Cranmer, les lettres maternelles de Catherine Parr, un catéchisme d'Aylmer, l'évangile de saint Jean, et plusieurs traités de Bullinger, spécialement: l'Examen pour les accusés devant les inquisiteurs; l'Instruction sur les sacrements; l'Abrégé de la doctrine chrétienne; et le volume intitulé: De summo gaudio et de summo luctu extremæ diei. Jane relut encore Platon. Elle ajoutait de la grâce aux réformateurs. Elle communiquait de l'ardeur au philosophe grec et achevait, pour ainsi parler, le Phédon en le passionnant.

Si le nom de Jane Grey signifie un sentiment, c'est l'amour: s'il signifie une idée, c'est l'immortalité, c'est-à-dire l'amour prolongé dans l'infini. Jane appartenait à ce groupe de l'humanité dont la grande originalité est l'âme. Or l'âme, étant esprit et cœur, est douée de cette faculté double de comprendre et d'aimer simultanément un Dieu vivant qui la saisisse, par l'intuition d'une perfection substantielle, de la vérité et de l'amour, ce qui est tout l'homme, ce qui est tout Dieu.

Ayons seulement, comme Jane Grey, une âme pour comprendre non moins que pour aimer, et tout ira de soi. Nos rapports étant établis avec la substance, l'essaim des idées jaillira de ce contact. La grande cause, Dieu, sera en nous notre centre et notre fond. Par elle, nous aurons trouvé l'immortalité. Car la vérité et l'amour étant nos deux lois et ce monde ne les contenant pas entièrement, comment y adhérerions-nous, si ce n'est dans un monde meilleur où la supériorité, qui est aux bourreaux ici-bas, sera aux victimes?

Cette souveraine essence dont parle Socrate et dont nous nous approchions par la vie, nous nous en approcherons d'autant plus par la mort et nous en jouirons d'autant plus par l'immortalité. Il y a de la substance dans toute pensée, dans toute parole, dans toute minute, dans toute seconde de nous sur cette terre, il y en aura davantage après le trépas. Pourquoi donc serions-nous tristes avant le billot? Nous remontons à notre cause, à notre Dieu; nous allons du gui au chêne, de nous à celui qui est et en qui nous sommes.

Voilà ce que Socrate en philosophe, et Bullinger et les réformateurs en théologiens, insinuaient à l'oreille de Jane Grey. Elle écoutait sans se lasser jamais. Platonicienne et chrétienne, l'immortalité était son idéal. Qu'on la juge à cette mesure; qu'on l'admire pour sa beauté, pour son génie, pour son courage, qu'on l'admire pour sa foi en l'immortalité.

Cette foi est la marque des plus grandes âmes. Dieu a mêlé quelques ténèbres à l'immortalité, afin que l'homme ne cédât pas au suicide et ne fût pas tenté, trop tôt, de s'élancer dans le monde futur. Mais combien le rayon intérieur dissipe ces ténèbres quand on regarde à sa splendeur!

L'immortalité est l'instinct de tous les peuples, de tous les siècles, de tous les hommes. Elle est la récompense de la vie, du devoir, du sacrifice, du martyre. Elle est le sens de l'amour, son désir inextinguible. Elle nous élève vers tous ceux que nous avons perdus et qu'elle nous rendra. Elle nous améliore, nous moralise. Elle est le but immatériel vers lequel il est doux et noble de graviter avec confiance. En croyant à l'immortalité, je ne m'égare pas, je suis ma route; je marche, je vole à ma patrie divine où m'attendent mes ancêtres, mes amis et le Dieu de tous les espaces comme de tous les temps. L'immortalité est l'étoile de notre nuit, le phare de notre tempête, le port de notre traversée.

Jane Grey était toute à cette contemplation, lorsque Feckenham, dépêché de Saint-James, aborda la prisonnière dans la loge de maître Partridge.