L'Angleterre s'appartint à elle-même. Lady Anne Boleyn respira. Elle n'était plus une pauvre gentille-femme, mais une reine; ni une maîtresse, mais une épouse. Cromwell n'était plus un soldat, ni un jurisconsulte de fortune, mais un premier ministre.

Les deux principaux personnages de ce schisme furent beaucoup plus changés encore.

Henri VIII se recueillit profondément dans sa victoire. Il ne fut plus moqué du pape. Il étancha sa soif de volupté dans la coupe que lui présentait lady Anne, la reine de son choix. Et ce qui n'a pas été assez remarqué, assez scruté, soit par les historiens, soit par les poëtes, aux dernières profondeurs de l'âme du tyran insatiable, sa plus folle joie peut-être fut la joie d'être pape. Lui, le disciple d'Aristote et de saint Thomas, lui le métaphysicien, lui le théologien, il transforma délicieusement Windsor en Vatican. C'est avec un enivrement inexprimable qu'il saisit l'encensoir et qu'il se couronna de la tiare pour gouverner les esprits et les corps. Sa monarchie fut une théocratie, et sa vanité monstrueuse se dilata au sommet de cette double cité des lois divines et des lois humaines. Il fut l'oracle vivant, l'interprète absolu des Écritures, le rival de Clément VII, le Christ sous le Christ, le prince sacerdotal, le supérieur des rois, des prêtres, des couvents et des peuples. Il gravit la plus haute cime de tous les orgueils. Les passions, les convoitises, les despotismes, les spoliations, les meurtres profanes et sacrés se précipitèrent en torrents de ce faîte inaccessible. Le trône de cet hiérophante cruel et dissolu fut passagèrement le trône du vertige.

Heureusement pour la Grande-Bretagne, Cranmer demeura dans des sphères plus sereines. Sa philosophie était chrétienne et tolérante.

Il avait embrassé le schisme sans hésitation et sans scrupule. Sa conviction était loyale, irrésistible. Il repoussait l'autorité du pape, au nom de l'Angleterre et au nom de la Bible. Le pape n'était pas seulement un souverain étranger, mais un usurpateur de la parole. Il plaisait à Cranmer de briser la crosse de l'héritier des apôtres. Son patriotisme et sa logique étaient d'accord contre Clément VII. Albion ne serait plus sujette de Rome. Lui, Cranmer, serait l'inspirateur d'une foi plus rationnelle, le législateur religieux de sa patrie. Un rayon nouveau percerait l'île brumeuse. Le palais archiépiscopal de Cantorbéry serait l'asile des réformateurs, l'académie des savants, de la liberté d'examen, et des vastes conclusions.

Ce rêve était beau, et il eût été réalisable sans Henri VIII, sans ce dialecticien féroce dont le dernier argument contre ses femmes, contre son Parlement, contre ses amis et ses ennemis sera toujours un coup de hache.

Holbein s'est surpassé dans le portrait de Cranmer.

L'initiateur est très-noble sous le velours et sous l'hermine du primat, mais sa mitre étincelante courbe un peu sa tête. La terreur de Henri Tudor pèse sur lui. Cranmer est soucieux, son front se plisse, ses tempes battent de sinistres pressentiments, ses yeux d'où jaillit l'intelligence ont un regard inquiet, sa bouche mélancolique craint de se taire autant que de parler, sa barbe qui couvre sa poitrine frissonne comme à l'approche d'un péril, et cependant sous l'angoisse de cette physionomie il y a plus de dévouement que de peur, plus de hardiesse que de timidité, plus de détachement que d'égoïsme. Ce primat est le théologien d'une idée; il croit, il veut, il pense. Les incertitudes de la destinée qu'il interroge voilent sa face d'une sombre tristesse; il aimerait mieux être un studieux humaniste, un paisible philosophe; mais, s'il en est besoin, il sera un héros, un martyr. La lueur dont Holbein a éclairé les ténèbres de ce visage auguste n'est-elle pas fallacieuse? n'est-elle pas déjà la réverbération prophétique du bûcher?

L'Angleterre de Henri VIII et de Cranmer est un chaos fécond. Ce chaos bouillonne, fume et fermente: le bien et le mal, les vices, les crimes, les vertus, tous les éléments ensemble se heurtent; ce pêle-mêle est une révolution théocratique: l'esprit s'en dégagera peu à peu, l'esprit moderne, pieux sans superstition et sans fanatisme, généreux sans ostentation, éloquent sans emphase. Il s'insinuera des âmes dans les mœurs, des mœurs dans les lois, et il ira croissant du protestantisme à la philosophie, à la fraternité universelle.

Cranmer, le plus doux des humanistes anglais, estimait que le premier des devoirs est d'étendre sans cesse en soi l'idée de Dieu.