C'est le principe du progrès appliqué à la théologie.
Il en est de la lettre de la Bible comme des eaux de l'Océan. Le regard de l'homme n'embrasse qu'une immensité au delà de laquelle il y a d'autres immensités invisibles. Il faut que les yeux de la raison remplacent ceux du corps pour atteindre cet infini qui ferme de son poids les paupières de chair.
Cranmer eut un grand but, une grande idée. Cette idée ne fut jamais dans sa vie ni un moyen, ni un jouet, ni un prétexte, ni un masque, ni une hypocrisie, ni une proie.
La réforme d'Angleterre était un germe du temps. Il le couva en lui et hors de lui. Plus chaste que Henri VIII, plus modéré que Cromwell, son intervention fut désintéressée. Il ne songea pas à soi, il ne songea qu'à l'affranchissement de son pays. Il s'efforça de le soustraire au joug du moyen âge. Lui qui avait substitué, selon ses forces, le bon sens à la scolastique, il essaya de substituer la liberté et les Écritures à l'autorité du pape.
Tel fut le dessein de Cranmer. Il se trompa souvent, il fléchit souvent; il commit plus d'une faute, mais il aspira toujours à un magnifique idéal. Voilà pourquoi c'est lui, et non Henri VIII, qui fut le véritable réformateur de l'Angleterre. Henri VIII est un grand inquisiteur; Cranmer est un initiateur, dont le tort fut de ne pas deviner quel effroyable despotisme cachaient ces mots: Henri VIII, pontife et roi!
Au reste, s'abusa-t-il dans l'ensemble de son plan? Diminua-t-il l'Angleterre en l'arrachant à Rome? Le despotisme de Henri VIII passé, la réaction de sa sanguinaire fille Marie expirée, que les prospérités britanniques répondent! Qu'elles répondent en face de l'Italie opprimée, de l'Espagne dégénérée, de la France décimée par la révocation de l'édit de Nantes, et condamnée aux révolutions par l'ultramontanisme!
Le protestantisme a redoublé le sentiment religieux en Angleterre. Plus il y a de sectes, plus il y a d'élan; moins il y a de religion officielle, plus il y a de religion sincère et de foi.
Cette première émancipation de la pensée moderne, le protestantisme, agita puissamment la race anglo-saxonne et l'agite encore. Le protestantisme refit l'âme de l'Angleterre. Il la mit au large. Il lui inspira la poésie, la philosophie, l'éloquence, les voyages, les colonies lointaines, les propagandes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Shakspeare, et Milton, et Byron, et Raleigh, et Bacon, et Newton, et Chatam, et Walter Scott, brilleront successivement au-dessus de l'île rebelle comme autant d'astres. L'Inde sera envahie. Les parages de la Chine et du Japon seront semés de Bibles, de comptoirs, de soldats, de trafiquants et de missionnaires. Les États-Unis, cette Angleterre démocratique et turbulente, prolongeront la traînée de feu du protestantisme. Les Anglo-Saxons des deux hémisphères rempliront de leurs entreprises, de leur langue et de leur génie l'immense continent de forêts qui mugit de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Leurs pavillons flotteront dans des citadelles redoutables sur le littoral de l'Australie. Un commerce prodigieux reliera les mondes, les archipels. Les câbles et les fils électriques s'ajouteront à la vapeur. La traite des noirs sera battue en brèche. Toutes les terres et toutes les mers seront sillonnées, illustrées par l'Angleterre et par les États-Unis.
Voilà, depuis plus de trois siècles, les développements des contrées protestantes. Cranmer ne prévit pas tous ces développements, mais il les prépara en déchaînant le principe de la liberté. Il creusa le lit profond de cette source intarissable qui devait être le grand fleuve de la sociabilité anglaise. C'est assez pour la mémoire du réformateur.
Si François Ier eût écouté Henri VIII et brisé ses liens avec Rome, un livre, fût-ce la Bible, ne nous aurait peut-être pas suffi comme aux Anglo-Saxons. Qui sait si ébranlés, nous aussi, nous n'aurions pas dépassé le protestantisme, si nous n'aurions pas accompli dans les idées le même 89 que dans les faits, et si un théisme, moralement chrétien, respectueux pour tous les cultes, mais ferme en lui-même, ne serait point la religion de notre patrie, de notre race?