Morus, captif aussi à la Tour, interrogea Kingston et fut instruit du sort tragique de son ami. Il en fut ému, mais loin de craindre la même destinée, il y aspira de plus en plus. «Fisher, disait-il, était un juste. Il a fait son devoir, je ferai le mien, et nous nous rencontrerons bientôt dans les demeures du Christ.» (V. les Biographies du chancelier par Roper, son gendre, et par Stappleton.)
Les souffrances de Thomas Morus à la Tour furent autres que celles de l'évêque de Rochester. Il eut des manteaux, un bon lit, du feu, une nourriture suffisante. Sa fille Marguerite veillait sur lui comme une providence, et Kingston se prêtait à toutes les tendresses. Le lieutenant avait lui-même ses ruses de cœur. Il aimait Thomas Morus, qu'il avait connu grand chancelier et qui avait été son bienfaiteur. Il s'en souvenait. Malgré les défenses ministérielles, Kingston portait, au crépuscule, les mets les meilleurs de sa propre table à son captif. Il se cachait pour n'être pas compromis. Il avait toujours peur de faire trop et de ne pas faire assez. Sa reconnaissance était plus vive néanmoins que ses appréhensions. «Vous êtes mal ici, monsieur le chancelier, disait Kingston. Vous n'avez pas un ordinaire convenable.—Vous vous trompez, Kingston. Vous agissez en ami avec moi. Je suis très-content de vous et de votre cuisine! Au reste, quoique je ne me plaigne jamais, ajoutait-il, en plaisantant, selon son habitude, ne vous gênez pas, mon cher Kingston, et mettez-moi à la porte de la Tour.»
Kingston ne se lassait pas d'admirer la fermeté indomptable de Morus. Il lui dit un jour: «Votre prédécesseur, le cardinal Wolsey, n'avait pas votre sérénité au couvent de Leicester.—Non, répondit Morus; cela vient, mon cher Kingston, de ce qu'il redoutait le roi plus que Dieu; moi, je crains plus Dieu que le roi.»
Thomas Morus n'était pas mieux muni pour l'étude que Fisher. Mais Kingston qui observait presque en tout ses consignes, oubliait cependant tantôt du papier, tantôt une Bible, tantôt des charbons. Le prisonnier ramassait les charbons, et, par un frottement assidu contre le mur, il en faisait des crayons. Il lisait la Bible, les Psaumes surtout, et il copiait avec bonheur les versets les plus conformes à la situation de son âme. Il y ajoutait des commentaires pleins de ferveur.
Voici quelques-uns de ces versets que transcrivait Morus et qui le soutenaient comme un cordial divin:
«C'est vous, Seigneur, c'est vous qui êtes mon rocher.
«Qui méritera d'habiter votre tabernacle? qui méritera de reposer sur votre montagne sainte?
«Celui qui aura marché dans l'innocence et qui aura pratiqué la justice.
«Mon Dieu, vous m'armerez d'un bouclier de force.
«Mes ennemis se sont entendus pour me perdre; ils ont conspiré ma ruine.