«Et moi, Seigneur, j'ai espéré en vous.
«Faites luire sur moi votre lumière; couvrez-moi de votre miséricorde; sauvez-moi parce que je vous ai invoqué.
«J'ai été jeune et j'ai vieilli; je n'ai point encore vu le juste délaissé, ni ses enfants mendier leur pain.
«Sa postérité sera bénie.»
Rien de plus pathétique, de plus attendrissant que les préoccupations paternelles de Morus.
Il avait peu de fortune, à peine cent cinquante livres sterling de rente, lorsqu'il donna sa démission de chancelier. Que deviendrait sa famille après lui? Elle était nombreuse. Sa femme, son fils John, ses trois filles et ses trois gendres remplissaient sa maison. Cette maison tapissée de rosiers, flanquée d'une petite chapelle et entourée d'un jardin, fleurissait à Chelsea, au bord de la Tamise. Elle avait reçu au milieu de ses parfums tout ce que l'Europe comptait de plus illustre. Érasme en avait passé le seuil; Holbein en avait été l'hôte. Les cardinaux et les légats, les lords et les docteurs l'avaient visitée. Les ducs de Suffolk et de Norfolk s'y étaient assis de longues heures. Le roi lui-même s'y était arrêté souvent. C'est là que Morus avait présenté Holbein à Henri, et c'est là que Henri avait nommé Holbein son premier peintre. Le roi ne dédaignait pas de faire amarrer sa barge en face de l'humble cottage. Il était assez instruit pour apprécier la science de Morus et assez spirituel pour applaudir aux saillies dont le chancelier égayait les sujets les plus sérieux.
Chelsea était joyeux alors. Depuis la rupture avec Rome, il était triste. Plus de bienveillance extérieure, plus d'empressement avec la famille. Elle était solitaire et abandonnée.
Morus habitait la Tour et soit sa femme, soit son fils John, soit ses trois filles, soit ses gendres étaient sans cesse en pleurs ou en route.