Marguerite Roper, la plus aimée et la plus aimante des filles de Morus, celle dont Érasme admirait l'exquise latinité et le génie facile; celle dont Holbein avait multiplié partout les portraits, tant sa physionomie l'inspirait; celle que Henri VIII se plaisait à entretenir, restait autrefois à Chelsea pour suppléer son père au besoin. Maintenant elle était dans un continuel mouvement. Elle couchait à Chelsea, mais elle vivait autant qu'elle pouvait à la Tour, près de son père dont elle avait toujours été l'enchantement.
Marguerite s'était assurée d'une barge qui la menait de Chelsea à la Tour et qui la ramenait de la Tour à Chelsea par la Tamise. Le roi avait permis à Marguerite de voir Morus à toute heure. L'ardente femme était, sans le savoir, la coadjutrice du despote. Ils s'entendaient dans une même conspiration contre le prisonnier. Henri VIII voulait le déshonorer et Marguerite voulait le sauver par le serment de suprématie. Cette fille adorable et cet astucieux tyran, livraient un furieux assaut à Morus. Henri habilement la laissait dire et faire.
Quand Morus avait embrassé Marguerite, à son arrivée, elle lui donnait des nouvelles de Chelsea, elle l'enveloppait de souvenirs, puis elle lui disait avec des larmes dans les yeux et dans la voix: «Mon père, vous n'aurez pas la barbarie de rendre ma mère veuve, et votre fils, vos filles, vos gendres orphelins. Pourquoi ne prêteriez-vous pas le serment de suprématie? le royaume l'a prêté avant vous. Seriez-vous plus sage à vous seul que toute une nation?» Tantôt Morus disait: «Marguerite, ne me tente pas.» Tantôt il disait: «Ne rougis-tu pas, ma fille, de te liguer avec mes ennemis et de préférer la vie de ton père à sa conscience?» Quelquefois il tendait à Marguerite les fragments de psaumes qu'il avait écrits au charbon sur des feuilles volantes et il disait: «Lis, ma fille, lis-moi ces beaux versets du roi-prophète, et prends ta part du courage qu'il a versé dans mon cœur.»
Marguerite parcourait les pages, et finissait par éclater en gémissements. Elle se calmait peu à peu pourtant et feignait de se distraire soit aux contes, soit aux plaisanteries de Morus, avant de le quitter. Elle lui ménageait ainsi de meilleures nuits, mais elle, anxieuse sur son bateau, retournait à Chelsea, seule, ou avec son mari, ou avec son frère John dans les brouillards et dans les mélancolies de la Tamise.
Parmi ces allées et venues, parmi ces lamentations du cœur de Marguerite et des flots de la rivière, un ordre formel fut articulé à Morus. Le tribunal de Westminster-Hall le mandait à sa barre. C'était le 1er juin 1535. Les juges de Morus connaissaient tous son innocence. Ils étaient au nombre de neuf dont les plus considérables, sir Thomas Audley, lord chancelier, Thomas duc de Norfolk et sir Fitz-James avaient témoigné en plus d'une occasion au prisonnier leur admiration sincère. Le solliciteur général Richard Rich, au contraire, avait été un envieux de Morus dès l'université!
Le généreux captif se rendit de la Tour à Westminster. Une estampe dont j'ai vu trois exemplaires à Londres a consacré ce douloureux itinéraire. Morus s'avance dans les rues, au milieu de la foule. Des gardes le précèdent et le suivent. Coiffé d'un chapeau d'où pend une croix, un long bâton à la main, un manteau sur les épaules, l'ancien chancelier, un peu courbé mais très-imposant, marche avec la lenteur d'un malade et avec la majesté d'un martyr.
C'est ainsi qu'il parut devant la cour de Westminster. Ceux qui se le rappelaient avant son emprisonnement remarquèrent vite que son dos s'était voûté et que ses cheveux avaient blanchi.
Morus écouta tranquillement le diffus et interminable réquisitoire de Richard Rich. Ce réquisitoire peut se résumer en quatre chefs.