Soulagé par cet aveu public d'une vérité qu'il avait retenue jusque-là, Morus ne fut plus que clémence et mansuétude. «Ce monde, dit-il, est le monde de la guerre et des disputes: le monde de la paix est ailleurs. Je souhaite, milords, nous que la terre a divisés, que le ciel nous réunisse comme il a réuni Étienne et Paul, le martyr aussi et le proscripteur!»
Après ces paroles, Morus salua ses juges et descendit les degrés du prétoire. Il était environné de ses gardes et le bourreau le précédait, le tranchant de la hache tourné vers le visage du condamné.
Au bas de l'escalier du tribunal, Morus rencontra son fils qui, fléchissant un genou, le conjura de le bénir. «Oui, John, je te bénis, toi et tous les nôtres. Maintenant plus que jamais sois bon pour ta mère et pour tes sœurs.»
Les gardes interrompirent cette scène. Une autre plus émouvante attendait Morus. A quelque distance de Westminster, il aperçut sa famille éplorée, sa femme, ses filles, ses gendres que John avait rejoints. Le patriarche changea de main son bâton et posa sa droite sur son cœur. Les gardes allaient passer avec le prisonnier, lorsqu'une belle personne, se détachant du groupe domestique, fendant la multitude, peuple et soldats, se jeta dans les bras de Morus qui l'y serra longtemps. C'était Marguerite Roper, la fille de ses prédilections. Il la bénit ensuite comme John et lui dit: «Ma chère fille, résigne-toi et pardonne à nos ennemis aussi sincèrement que je leur pardonne. Adieu; et reporte ce baiser à ta mère.» Marguerite obéit et le cortége s'ébranla de nouveau.
Il avait fait à peine quelques pas, quand ces mots: «Mon père, mon père,» échappés avec des sanglots d'un sein haletant, l'arrêtèrent encore. Les soldats émus s'ouvrirent devant Marguerite qui se précipita d'un essor désespéré vers son père. Elle se colla à lui, le pressant, le couvrant de caresses, de cris et de pleurs. Morus la remit tout évanouie à John et à Roper. L'escorte alors, se refermant sur le prisonnier, poursuivit son chemin jusqu'à la Tour. Morus dit à Kingston: «Pauvre Marguerite! Elle fut toujours pour moi ce qu'était Rachel pour Laban. Puisse son enfant la consoler!» Il répéta plusieurs fois pendant les jours qui lui restèrent: «L'odeur de ma fille est pour moi comme l'odeur d'un champ de blé mûri par le Seigneur.»
Il lui écrivit:
«Ma fille bien-aimée, que Dieu te bénisse ainsi que je t'ai bénie! Qu'il bénisse ton mari, ton enfant, et tous les nôtres, et tous ceux que j'ai tenus sur les fonts de baptême.... Tu ne m'as jamais causé tant de bonheur que lorsque dans le trajet du tribunal tu t'es élancée vers moi. Adieu, ma chère fille. Au revoir dans le ciel.»
Cette pensée du ciel et la pensée de Marguerite le préoccupaient uniquement. «Ma fille, disait-il à Kingston, son interlocuteur habituel, ma fille ne peut plus entrer ici, depuis mon jugement. Elle se désole à Chelsea avec tous les miens. Ce Chelsea de la famille, je ne m'asseoirai plus à son foyer, je m'en irai bientôt à un Chelsea meilleur où je retrouverai l'évêque de Rochester, où je prierai pour vous, cher Kingston, et pour lady Kingston, où j'attendrai ma femme et notre fils et nos filles et nos gendres et tout ce que je regrette dans cette vallée sombre.»
Le 4 juillet, avant-veille de sa mort, une chauve-souris s'étant introduite dans sa chambre, Morus suspendit sa lampe de prisonnier à la fenêtre et donna la chasse au sinistre oiseau. Ce ne fut qu'après des détours sans nombre et des circonvolutions étranges que la chauve-souris s'envola. Tout événement est interprété par un captif. En racontant cette petite circonstance à Kingston, Morus ajouta: «La chauve-souris est une messagère. J'en ai tiré un augure de délivrance.»
Le lendemain 5 juillet, Kingston en effet reçut des ordres. Morus, lui, eut une conversation avec Pope un de ses amis. C'est Henri VIII qui l'envoyait. Pope prépara Morus, qui, le devinant, lui dit: «Mon bon Pope, le roi ne pouvait pas m'adresser un ambassadeur plus miséricordieux, ni une nouvelle plus agréable.—Il vous saurait gré, dit Pope, de ne pas parler au peuple du haut de votre échafaud.—Je me conformerai, reprit Morus, au vœu de Sa Majesté! De son côté, voudra-t-elle bien permettre que je sois enseveli dans ma bière par ma fille Marguerite?—Le roi ne vous sera pas contraire en cela, puisqu'il consent que tous les vôtres accompagnent votre cercueil de Tower-Hill à la chapelle de Saint-Pierre.—C'est bien,» répondit Morus, et il réitéra ses recommandations de mourant à Pope, qui se sépara de son ami en soupirant et en gémissant. Le plus calme des deux était Morus.