La nuit du 5 au 6 juillet, cette dernière nuit du captif fut tranquille. Il s'agenouilla sur son lit dès six heures du matin. Il pria longtemps, lut son extrait et son commentaire des psaumes, puis s'habilla, tout en causant avec Kingston. C'est lui, le grand magistrat qui encourageait l'officier et qui fortifiait de sa parole stoïque le lieutenant de la Tour.

A neuf heures, Morus marcha d'un pas ferme jusqu'à l'esplanade de la tragique forteresse. Il monta les degrés de son échafaud, embrassa le bourreau qui balbutiait des excuses au chancelier et lui donna dix schellings. Il se dépouilla d'un manteau neuf de camelot qu'il donna encore à l'exécuteur, puis se tournant vers le peuple il s'écria:

«Mes amis, adieu. Je meurs en sujet fidèle et en loyal chrétien.»

Morus s'agenouilla sur le parquet de l'échafaud comme il avait fait sur son lit et posa son cou, en l'abaissant, dans l'échancrure du billot. Le bourreau s'apprêtait à frapper, lorsque Morus, relevant brusquement la tête, dit à l'exécuteur:

«Ma barbe était engagée avec mon cou, je la dégage et la rejette hors de l'échancrure, car elle est innocente du crime de trahison et ne doit pas être coupée.»

S'étant remis, après ce bizarre incident, le cou nu sur le billot, Morus murmurait: «Miserere mei, Domine,» quand la hache s'abattit.

La tête se détacha et fut arborée sur le pont de Londres.

Ce fut Marguerite qui, puisant dans sa piété filiale une force plus qu'humaine, ensevelit le corps de son père. Ce pauvre corps fut suivi par toute la famille, de l'esplanade à la chapelle de la Tour. Mais la tête, la noble tête de Morus, exposée au dessus d'une pique, Marguerite ne la laissa pas lancer à la Tamise comme celle de l'évêque de Rochester. Non, avec la toute-puissance de la tendresse et de la nature, elle la réclama comme son héritage. Elle l'emporta, la fit embaumer, et ce fut son trésor dans la vie et dans le trépas. Cette tête qu'elle avait conservée au fond de son oratoire, fut enterrée avec elle, d'après son désir, sous la même pierre du même sépulcre.

Indépendamment du portrait que nous avons déjà mentionné et des deux portraits de Windsor, il subsiste un autre portrait à l'huile de Thomas Morus (musée du Louvre). Ce portrait définitif fut retouché après le supplice du chancelier. Holbein, l'ami et le peintre de Morus, a répandu dans sa petite toile autant de cœur que de génie.

Morus est enveloppé d'une pelisse noire garnie de fourrure. Cette pelisse recouvre un vêtement vert. Une chaîne d'or, à laquelle est suspendue une croix, lui tombe sur la poitrine. D'une main Morus tient la croix, et de l'autre main un papier qu'il semble serrer,—peut-être les versets des psaumes qu'il crayonna dans son cachot avec un charbon.