La figure est pleine de candeur dans sa sévérité.

Le front rêveur pressent et résiste. Le nez un peu gros est socratique. Les yeux profonds ne regardent pas le roi, ils ne regardent que Dieu. Les joues sont affaissées, mais le menton est d'airain. La bouche proteste avec une douceur invincible et un fin sourire, indices de sérénité intérieure; si elle raille, c'est à la manière du maître de Platon.

Cette physionomie a la suprême beauté. Elle exprime avec un mélange inouï d'austérité, d'onction et d'imperceptible ironie, une seule chose, mais sainte: la conscience.

L'assassinat juridique de Morus, de Fisher et de beaucoup d'autres catholiques sera éternellement exécrable. Henri VIII, Cromwell et l'Angleterre avaient certes le droit de s'affranchir de Rome, mais ils n'avaient pas le droit d'opprimer en s'affranchissant.

Cranmer eut la gloire de prêcher et de pratiquer l'humanité. Son camail resta pur de sang. Il conseilla chaleureusement et obstinément la clémence.

Quel malheur que Morus, dont je viens de retracer la mort, n'ait pas gardé intacte la doctrine de sa jeunesse qu'il déposa dans son roman d'Utopie! Cette doctrine était la liberté religieuse. Le grand chancelier s'en écarta et fut un moment persécuteur. J'ai indiqué les rigueurs de Morus. Fisher les approuva. Ils eurent, malgré cette tache sur leur tunique, des qualités incomparables d'abnégation, de sacrifice, d'héroïsme, d'humilité. Ces qualités étaient bien à eux; leurs imperfections étaient plutôt de leur siècle. Blâmons-les quand ils furent inquisiteurs, louons-les quand ils furent martyrs. Revendiquons tous les martyrs indistinctement. Nimbes catholiques ou protestants, qu'importe, si la lumière de l'auréole est divine?

Hélas! nous sommes encore si étroits, si sauvages! Quand nous supporterons-nous? quand nous aimerons-nous les uns les autres? quand respecterons-nous mutuellement nos plus sublimes instincts? quand le Dieu de chaque âme sera-t-il sacré pour une autre âme? quand le même Dieu infini en puissance et en bonté sera-t-il adoré librement dans toutes les langues spontanées du cœur? quand chaque nation, chaque ville, chaque bourgade auront-elles, comme Athènes, des autels pour des religions inconnues? quand les peuples, les familles, l'homme individuel, auront-ils droit de chapelle, ou de temple ou d'église pour l'universelle Providence, quel que soit son nom? Ce jour-là seulement, le jour où le frère donnera l'hospitalité à son frère et au Dieu de son frère, sans restriction, sans limite, sans arrière-pensée, ce jour-là seulement commencera le règne de la tolérance et ce sera le plus beau jour de la création!

Morus et Cranmer, les plus éclairés soit des catholiques, soit des protestants, n'éprouvaient pas ces sentiments modernes.

Henri VIII les comprenait encore moins, lui qui était un tyran. Il aurait pu affermir son pontificat par la persuasion et par le poids traditionnel de son autorité royale. Il eut recours à la violence, à la fraude, à la corruption.