A défaut de Cranmer dont la mansuétude était souvent impuissante, Cromwell, un partisan doublé d'un légiste, ne reculait pas. Il avait fait du roi le chef suprême de l'Église, supremum ecclesiæ caput. Il avait recueilli comme une moisson les innombrables serments du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.
Restaient les moines qui étaient la milice de Rome. Henri VIII les haïssait et il en était haï. Il savait que leur souverain, ce n'était pas lui, mais le pape. Il résolut de les disperser et de confisquer soit leurs richesses mobilières, soit leurs propriétés foncières qui englobaient une vaste étendue de territoire. Il chargea Cromwell de cette exécution hardie. Il le nomma son vicaire général, et, comme tel, il lui conféra la préséance sur tous les lords, même sur le duc de Norfolk, même sur l'archevêque de Cantorbéry.
Cromwell avait plus de prétextes qu'il ne lui en fallait. Les moines étaient séditieux autant que superstitieux. Ils agitaient les populations des villes et des campagnes. Ils présageaient au roi, s'il ne rappelait Catherine d'Aragon et s'il ne se soumettait au pape, toutes les catastrophes. Ils s'écriaient que Henri serait égorgé s'il persistait dans sa révolte, et que les chiens lécheraient son sang comme ils léchèrent le sang d'Achab.
Les fanatiques lançaient ces prophéties au grand effroi des indifférents et des épicuriens qui formaient la majorité des couvents.
Ces couvents étaient presque tous situés dans des lieux de délices, les uns au fond des vallées, les autres sur les collines. Ils étaient traversés pour la plupart d'eaux jaillissantes. Des parcs et des forêts environnaient ces abbayes. Des rivières coulaient en méandres par les hautes futaies, de telle sorte que la chasse et la pêche étaient aux portes et même entre les murs des monastères.
La contemplation, le travail des mains, la confection des paniers et des corbeilles par les religieux, des tapisseries par des religieuses, étaient censés remplir leurs jours. Peu de ces maisons étaient ascétiques, beaucoup étaient dissolues. Dans de certains comtés les couvents d'hommes et les couvents de nonnes communiquaient entre eux. Les courtisanes envahissaient les cloîtres, erraient entre les pilastres des corridors et gagnaient les cellules sous des capuchons de frères lais. Et c'étaient là les abbayes les moins souillées. Celles qui étaient fermées aux femmes étaient des cloaques de Sodome. Les procès-verbaux des commissaires de Cromwell soulèvent tantôt la commisération, tantôt l'horreur, tantôt le dégoût.
Armé de documents fort détaillés et accablants, soutenu par le roi qui ajouta la terreur aux raisons de son ministre, le vicaire général obtint du Parlement la suppression de trois cent quatre-vingt-huit monastères au profit de la couronne (mars 1536).
Les prieurs de ces monastères reçurent chacun une pension à vie. Les moines de moins de vingt-quatre ans furent rejetés dans le monde; les autres furent enrégimentés dans les grands monastères ou placés soit par Cranmer, soit par Cromwell. Les religieuses furent renvoyées avec une seule robe qu'on nomma par dérision «la robe du roi.»
Le trésor fut doté par cette mesure révolutionnaire d'un capital en argent et en vaisselle de cent mille guinées et d'un revenu annuel de trois cent vingt mille livres sterling. L'injustice politique et morale de Henri et de Cromwell fut, en reprenant aux couvents ces biens de mainmorte, de ne pas assurer l'existence des moines et des nonnes par un dédommagement équitable.