Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement. Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent avec éclat.
Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments! Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de repos.
Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à minuict.» (Chronique de Bayard.)
Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise. (V. l'Itinéraire des rois de France, et une gravure de 1514, cart. de M. Fourniols.)
Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne, soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des chênes incommensurables de plus de mille ans.
La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa familiarité gauloise, il était incontestable.
Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour amasser des richesses.
Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à lui seul ce fondateur de dynastie.
Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné, confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie. C'est Shylock couronné.