«La cathédrale de Peterborough, un peu massive, mais imposante, a recueilli les restes de Catherine d'Aragon qui y fut déposée malgré sa volonté dernière. Son sépulcre est à gauche dans la nef; le sépulcre de Marie Stuart est à droite. En me retournant, j'ai aperçu au-dessous de l'orgue un portrait de vieillard. C'est Scarlett, l'ancien fossoyeur de Peterborough. Il est vêtu de rouge. Il a la tête chauve et la barbe blanche. Si, au lieu d'une bêche, il tenait une faulx, il ressemblerait au Saturne de la mythologie antique. Et ce ne serait pas à tort; car ce fossoyeur était vieux comme le Temps, et, à cinquante ans de distance, il creusa de ses mains dans son église les caveaux diversement tragiques de deux reines.»
Par habitude d'étiquette, et par une sorte de déférence à l'opinion des cours de l'Europe, Henri VIII décida que l'on porterait à Greenwich le deuil de Catherine d'Aragon. Lui-même donna l'exemple. Anne Boleyn seule ne se soumit pas à cette convenance. Elle se para d'une robe de soie jaune, et, le diadème au front, le visage animé, les narines palpitantes, elle dit à ses femmes avec des tressaillements d'orgueil: «C'est maintenant que je suis bien la reine d'Angleterre. Enfin je n'ai plus de rivale!»
Vanité des calculs humains! au moment où triomphait Anne Boleyn, elle avait une rivale bien autrement redoutable que Catherine d'Aragon et cette rivale était sans cesse à ses côtés. Elle s'appelait Jeanne Seymour. Elle était une de ses filles d'honneur.
Jeanne avait deux frères qui marqueront de leurs dissensions et de leur sang cette histoire. Leur père était un chevalier du comté de Wilt. C'était un gentilhomme très-considéré qui recevait chez lui avec une politesse rare et une dignité plus rare encore les plus grands seigneurs. Il les traitait magnifiquement et ne se contraignait point en leur compagnie, libre entre les lords comme s'il eût été leur égal. Il avait fait la guerre. Il s'était créé une belle demeure aux environs de Salisbury. Sa fortune, qui consistait en terres couvertes des moutons gras et des porcs blancs à longues oreilles particuliers à ce comté, s'était un peu fondue au déclin de son âge. Ses fils et sa fille durent beaucoup à son caractère liant qui leur ménagea par ses nombreuses et hautes relations un bon accueil dans le monde et à la cour.
Anne Boleyn avait pressenti déjà l'amour de Henri pour Jeanne Seymour, elle avait deviné les démarches, les regards, les présents, mais c'était une appréhension vague qui tout à coup devint une foudroyante certitude. La reine surprit dans un salon du palais où elle entrait inopinément Jeanne assise sur les genoux du roi. La fille d'honneur se leva en rougissant. La reine pâlit au contraire et se retira précipitamment dans sa chambre. Elle était grosse et son émotion fut si profonde qu'elle accoucha avant terme d'un fils mort. Henri, qui aurait cédé le tiers de son royaume pour avoir ce fils vivant, ne cacha pas son irritation. Il reprocha ce malheur à la reine, comme s'il n'en eût pas été la cause.
L'expiation commença pour Anne Boleyn; elle commença soudaine et terrible. Au récit des obsèques de Catherine d'Aragon, Anne avait éprouvé que le diadème était désormais affermi sur sa tête; puis à la vue de Jeanne Seymour aimée du roi, elle se sentit découronnée et décapitée. En un éclair, sa pensée roula du faîte à l'abîme.