Se tournant ensuite vers ses femmes, Anne leur dit:

«Je vous exprime à toutes du fond de mon cœur ma reconnaissance. Ne m'oubliez pas; néanmoins soyez fidèles au roi et à celle qui sera demain votre nouvelle reine. Adieu, et suppliez le Seigneur Jésus qu'il me reçoive dans ses demeures.»

Anne détacha son manteau, son collet, serra d'un ruban ses cheveux, et, attirant Marie Wyatt à qui elle avait donné son psautier et son anneau, elle la pressa d'une suprême étreinte. Elle se mit ensuite à genoux, se banda les yeux, posa la tête sur le billot en répétant avec de grands élancements vers l'invisible ami du ciel:

Deus meus, misericordia mea! «O mon Dieu, ma miséricorde!»

La lourde hache alors tomba sur ce cou délicat et le trancha comme la tige d'un lis. La face d'Anne Boleyn eut des convulsions, ses paupières et ses lèvres remuèrent tragiquement quelques secondes, puis se glacèrent dans l'immobilité de la mort.

Les spectateurs s'écoulèrent lentement sous l'effroi de ce qu'ils avaient vu. Les restes de la pauvre Anne furent ensevelis dans un coffre de bois d'orme et inhumés à la chapelle de Saint-Pierre. Minuit, pendant cette dernière cérémonie, sonna sinistrement à l'horloge de la Tour.

C'en était fait d'Anne Boleyn. Elle n'avait été coupable qu'envers Catherine d'Aragon. Et encore ses fautes étaient des fautes de femme. Les crimes pour lesquels des lords barbares la condamnèrent étaient tous illusoires. Ces lords de Henri VIII descendirent aussi avant dans la bassesse et dans les attentats que les sénateurs de Tibère.

Norfolk, conspirateur pour le parti catholique, fut le plus infâme de tous, lui, le frère de la comtesse de Wiltshire, et l'oncle d'Anne Boleyn.

Mais n'y eut-il pas un juge plus infâme encore que Norfolk? N'y eut-il pas le comte de Wiltshire, au lieu d'un oncle, un père?