C'est là, en effet, la plus grande énigme de ce procès plein d'énigmes.
La présence du comte de Wiltshire parmi les juges de son fils, le vicomte de Rochefort et de sa fille Anne Boleyn, est incontestable.
Le comte fut muet et morne sur son siège.
Des historiens frivoles ou fanatiques ont maudit ce père impassible. Les plus indulgents ont gardé le silence.
Je le romprai ce silence, et je dévoilerai ce mystère afin de rapporter des ténèbres à la lumière du jour l'honneur d'une famille. Comment a-t-on parlé d'un Brutus du despotisme? Comparaison fausse et d'un ordre trop différent! Brutus d'ailleurs montait sur son tribunal pour condamner son fils; le comte de Wiltshire monta sur le sien pour absoudre ses enfants, pour assurer, stoïcien de la tendresse paternelle, deux votes à l'indulgence, à l'équité.
Interrogeons la situation et la diplomatie imperturbable de ces Boleyn. Il sera plus juste de les comprendre que de les insulter.
Le vicomte de Rochefort meurt en héros et se tait sur le roi. Anne meurt en héroïne et ne se tait pas seulement sur le roi, elle le loue, elle le flatte. Le comte de Wiltshire entend les sentences capitales contre son fils et contre sa fille, et il ne cherche pas même à publier ses votes favorables: il les laisse dans l'ambiguïté. La comtesse de Wiltshire apprend le double arrêt de mort et elle se contient, elle n'éclate pas. Lâcheté, dites-vous;—non, c'est amour, magnanimité.
Vous ne sentez donc pas pourquoi ceux qui connaissaient Henri VIII ont retenu leurs sanglots ou leurs mépris? c'est qu'ils songèrent à Élisabeth; ils se domptèrent pour ne pas lui nuire. Voilà le mot de cette grande énigme.
Anne Boleyn a été mal attaquée et quelquefois mal défendue.
Les choses humaines ne sont pas simples: elles sont très-complexes et très-enchevêtrées. Il ne faut pas briser le fil de l'histoire, il vaut mieux le démêler au milieu des inextricables nœuds des passions et des événements. Une critique impartiale et perçante à force de patience, rencontre les solutions les plus difficiles. Il y a souvent bien des larmes sous un sourire, et sous une soumission bien du pathétique.