Le plus grand crime d'Anne Boleyn fut sa guerre à Catherine d'Aragon, dont elle déroba le trône et le bonheur domestique à la pointe de ses coquetteries françaises. Du reste, une femme charmante, enjouée, sérieuse et piquante, une amie des poëtes, une protectrice des arts, des sciences, des lettres et de la Réforme. Son frère, le vicomte de Rochefort était un jeune homme héroïque; son père, un ambassadeur consommé en fermeté, en adresse, en intelligence; sa mère, une grande dame, une Howard, chez qui la distinction n'étouffa jamais la générosité.
Une préoccupation, je la constate, explique tout ce qui paraît inexpliquable dans des personnages si divers, et cette préoccupation du cœur, c'est la princesse Élisabeth.
Pourquoi Anne Boleyn s'abstient-elle d'affirmer son innocence et d'accabler le Roi?
Pourquoi le vicomte de Rochefort se borne-t-il à se disculper, sans récrimination contre son beau-frère?
Pourquoi le comte de Wiltshire écoute-t-il le verdict fatal sans commentaire, ni cris, ni imprécations?
Pourquoi la comtesse de Wiltshire, une mère, une Niobé chrétienne, réprime-t-elle les transports de sa douleur insondable?
Pourquoi? c'est que tous évitent d'irriter Henri VIII. Ils craignent d'attirer la foudre sur la tête enfantine et sacrée de cette Élisabeth qui est la vierge prédestinée de leur race, et dont la jeune étoile, allumée déjà, sera l'étoile glorieuse de l'Angleterre.
Voilà pourquoi les Boleyn souffrent en dévorant leur colère.
Le coup de canon qui annonça le coup de hache frappé par le bourreau de Calais, à la tour de Londres, sur la reine Anne, désespéra le comte et la comtesse de Wiltshire; ils traînèrent quelque temps et ils moururent à peu de distance l'un de l'autre, dans leur château de Hever.