Ce roi de Windsor, le palais aux tours colossales, était cependant un moderne de la Renaissance. Il n'avait qu'un rival en lubricité, c'était son frère, le roi de Fontainebleau, la résidence olympienne aux pavillons de brique et de porphyre. L'un et l'autre prince, le Tudor et le Valois, ont visages d'hommes, mais ils ont les jambes velues du dieu Pan. Ce sont des faunes couronnés. François Ier a été peint par Titien; Henri VIII par Holbein.
Les grands artistes sont redoutables: ils mettent les âmes sur leurs toiles.
François Ier n'est qu'un libertin gentilhomme. Henri VIII est un libertin diabolique. Le plaisir irritait en lui la cruauté; ses caresses étaient des préludes d'agonie, et faisaient jaillir du sang. Du chevet où sa tête reposait près de la tête des reines, il rêvait pour le cou blanc de cygne de ses femmes le billot de la Tour de Londres.
Henri est très-massif en 1536; il porte plusieurs poids accablants, le sceptre, la tiare, et, avec ces fardeaux de roi et de pontife, beaucoup de chair et beaucoup de scolastique. Il n'est pourtant pas écrasé; il n'est que surchargé. La vie est puissante en lui comme un élément; elle surabonde de vices qui bouillonnent jusqu'au crime; son moindre caprice, soit de tendresse, soit de théologie, le rend assassin. Il faut l'aimer uniquement et penser comme lui sous peine de mort.
Son front a des plis impitoyables; ses yeux humides, voluptueux et faux, guettent le moment fatal; son nez respire les cachots et le carnage; ses sourires sont des amorces perfides; sa bouche n'a pas moins de condamnations que de baisers; ses lèvres en feu, ses fortes mâchoires et son menton palpitant décèlent à la fois l'impudicité, la gloutonnerie et la vengeance. Toute cette physionomie est très-dure; elle est rugissante dans la colère, surtout par le renflement de la gencive inférieure, qui est comme le signe de la bête féroce.
Les paroles de ce tyran sont mortelles. Quand il ne peut convaincre, il tue; il tue quand il n'aime plus. Quand il aime, il torture. Le ministre qui se glisse dans son palais, le primat qui pénètre dans sa chapelle, la femme qui entre dans son lit ne savent point s'ils sortiront vivants. Le bruit de ses pas, le son de sa voix, l'éclair de son regard, le tressaillement de sa face, sont autant de terreurs. Le peuple, le parlement, la cour, la maîtresse, l'épouse, les enfants de ce Tudor sont toujours dans la crainte. Tout le monde tremble devant ce despote comme devant un fléau de Dieu. Ni la peste n'est plus insidieuse, ni la foudre plus prompte.
Henri VIII ne se réjouissait que dans le mal qu'il colorait d'orthodoxie. Selon la légende, il avait sept démons: le démon de la jalousie, le démon de la cruauté, le démon de l'embûche, le démon de la théologie, le démon de l'orgueil; il avait par-dessus tous ces démons, le démon de l'or, Mammon, et le démon de la luxure, Astarté.
Il s'éprit sensuellement de sa nouvelle compagne qu'il préférait hautement à celles qui avaient déjà partagé sa couche. «Catherine, disait-il, était une Espagnole, Anne une Française. Jeanne est une Anglaise, une Anglaise de teint, d'origine, de manières, de vertu; et il n'y a vraiment qu'une Anglaise qui convienne à un roi d'Angleterre.»
Henri ne se lassera point de Jeanne. Il ne la conservera pas assez pour cela. Elle, du moins, évitera le prétoire, les cachots et l'exil.