Voilà le statut de sang que le Parlement rendit en 1539, à l'unanimité moins une voix. Cette voix fut celle de Cranmer. Il combattit trois jours le bill à la chambre haute, et, malgré un avertissement de Henri VIII qui lui fit dire de s'absenter, l'archevêque demeura, s'excusant de désobéir sur ce motif que son devoir n'était pas moins de voter que de parler. Ce moment de la vie de Cranmer fut héroïque. Il fallait que Henri VIII eût une grande estime pour le prélat; car il lui laissa la tête sur les épaules après cette résistance magnanime.
C'était l'évêque de Winchester, Gardiner, qui avait insinué et même rédigé le bill. Il avait voulu ruiner la Réforme dans ses principes et perdre Cranmer qui était marié. Le primat, qui avait combattu la loi, lorsqu'elle était en discussion, y déféra, dès qu'elle fut promulguée, et renvoya sa femme en Allemagne. Le roi écarta les accusations de Gardiner contre l'archevêque de Cantorbéry. «Je le connais, dit Henri VIII, Cranmer vaut mieux que vous tous. Il a la candeur d'un enfant et le zèle d'un apôtre. Il a rejeté mon bill, j'en conviens: C'est que sa conscience l'y forçait, car il est naturellement pour moi.»
Gardiner fertile en piéges et adroit aux noirceurs, échoua plus d'une fois devant l'affection du roi pour le primat.
L'évêque de Winchester très-lié avec le duc de Norfolk voulut pousser loin la fortune des six articles. Il désirait ruiner Cranmer et le duc désirait de son côté ruiner Cromwell. Comment parvenir à leurs buts? Ils ne le pouvaient sans l'amour. Ils songèrent naturellement à une charmante nièce du duc de Norfolk, à Catherine Howard pour auxiliaire.
Norfolk, le plus illustre des lords anglais par sa naissance, son crédit et ses territoires, avait besoin de Gardiner comme d'un second. Gardiner était orateur, écrivain, casuiste et légiste. Sous ses respects officiels pour le duc, il cachait une domination réelle. Après avoir contribué par ses insolences contre Rome à faire l'Angleterre schismatique, il aspirait par ses brigues à la refaire papiste.
Il était persévérant. Au premier abord, il attirait l'attention et même la crainte. Son aspect répandait autour de lui une sombre inquiétude.
La taille de Gardiner était ployée sous les années comme sous des fardeaux. Cependant il savait la redresser, dès qu'une passion le piquait au cœur. Son attitude voûtée était enveloppée, presque dissimulée par une longue robe très-ample dont chaque pli recelait des stratagèmes.
La tête osseuse du prélat, non moins courbée que sa taille, paraissait s'incliner sous un poids prodigieux d'ambition. Ses cheveux ras étaient recouverts d'une calotte noire surmontée d'un chapeau souple rabattu sur le front. Ce front est aussi hardi pour braver que l'oreille est grande pour écouter, que les yeux sont clairs pour observer. Sont-ce des pensées de dogme ou des pensées de vengeance qui étincellent dans ces regards redoutables? Leur expression à la fois égoïste et sacerdotale provoque autant d'aversion que de terreur. Les pommettes saillantes et sauvages, les joues creusées par l'envie, le nez bas comme un museau, le mouvement de tout le visage vers la terre donne à la physionomie déprimée quelque chose de moins qu'humain. Sous la moustache grise, la bouche perfide et violente ne s'entretient pas avec Dieu; elle semble parler à des démons, à des espions ou bien encore au bourreau. Cet évêque n'inspire aucune confiance, malgré la majesté de cette longue barbe blanche qui lui descend sur la poitrine et qui rendrait tout autre que lui si vénérable.
Quoi qu'il en soit, ce grave personnage combinait avec le duc de Norfolk l'avenir. Ils avaient décidé qu'ils gouverneraient le roi par Catherine Howard et que par cette enfant pétrie de grâce et d'audace ils restitueraient l'Angleterre au pape.
Cromwell les prévint.